L’Iraq devant un difficile dilemme : choisir entre l’Iran et les États‑Unis

Babylon-Hotel-2

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Au cours du mois prochain, juste après la fête de l’Aïd al‑Adha, l’Iraq se trouvera devant un difficile dilemme. La cour fédérale a confirmé les résultats du dépouillement manueldes bulletins des élections législatives de mai dernier, ne faisant état que de changements négligeables par rapport aux résultats déjà annoncés. Le moment est maintenant venu pour la plus vaste coalition irakienne comptant plus de 165 sièges législatifs de choisir le nom du nouveau dirigeant du pays. Qu’il soit pro‑étasunien, pro‑iranien ou même neutre, le futur premier ministre ne pourra épargner à l’Iraq les conséquences graves déjà présentes ni les années difficiles à venir. Mais le choix aura certainement des répercussions majeures sur l’économie de la Mésopotamie et peut‑être aussi sur sa sécurité.

Normalement, le gouvernement irakien est formé à la suite d’un accord entre les membres d’un ou de plusieurs des groupes comptant le plus grand nombre de députés, plusieurs partis irakiens (chiites, sunnites, kurdes et d’autres minorités) ayant une plus petite représentation au Parlement. Lorsque le groupe forme la plus grande coalition, il est autorisé à désigner le futur premier ministre au cours du mois suivant l’annonce. D’ici là, les membres de la coalition auront discuté entre eux de la répartition du pouvoir : premier ministre, président de la Chambre, président et autres postes de pouvoir (vice‑présidents, vice‑ministres et titulaires des divers postes ministériels au sein du gouvernement).

La dernière formation officiellement annoncée est la coalition réunissant les listes Sa’iroun (Moqtada Al Sadr), Al‑Nasr (Haidar Abadi), Al‑Hikma (Ammar Al Hakim) et Al‑Wataniya (Saleh Al Mutkaq). Ces groupes sont encore loin d’avoir le nombre nécessaire de députés pour pouvoir sélectionner le premier ministre. Et cela signifie que l’Iraq risque de devoir attendre plusieurs mois avant de voir un nouveau premier ministre entrer en fonction.

La frontière entre l’Iraq et l’Iran s’étend sur 1 458 km, de Shatt al‑Arab, dans le golfe Persique, au Kuh e‑Dalanper. Cela, ainsi que l’importance des échanges commerciaux entre les deux pays (plus de 12 milliards de dollars par année), impose une relation stratégique particulière à Téhéran et Bagdad. De plus, le volume du tourisme religieux (pèlerins visitant le sanctuaire de l’imam Reda en Iran et bien d’autres sanctuaires de prophètes et d’imams en Iraq) s’impose aux dirigeants des deux pays au‑delà des différences politiques. En Iraq et en Iran, la majorité est chiite; toutefois, les chiites irakiens ne sont pas principalement liés à l’Iran par des liens religieux; pour eux, les intérêts de leur pays prédominent avant tout.

Ainsi, la Marjaiya de Najaf, dirigée par la plus haute autorité religieuse de Mésopotamie (et du reste du monde chiite), le grand ayatollah et ressortissant iranien Sayyed Ali Al Sistani, n’est pas d’accord avec l’ingérence iranienne dans la politique irakienne. Contrairement à la question spéculative longuement débattue à tort concernant la rivalité entre les deux écoles théologiques de Najaf (en Iraq) et de Qom (en Iran), la Marjaiya d’Iraq s’est fermement opposée au choix, par l’Iran, du premier ministre en 2014, refusant de renouveler le mandat de Nuri Al Maliki, même si la Constitution lui donnait le droit de devenir le dirigeant de l’Iraq puisqu’il en présidait la plus grande coalition parlementaire.

 

Screen Shot 2018-08-22 at 06.50.16

À l’époque, lors de mon séjour à Bagdad et à Najaf, le général iranien Qassem Soleimani s’est efforcé d’imposer d’abord Al Maliki, puis l’ex‑premier ministre Ibrahim Al Jaafari, mais sans succès. Il ne s’agissait pas d’un conflit religieux, mais d’un conflit politique : Sayyed Sistani a tenu bon et a refusé de laisser une personnalité dont on ne voulait plus diriger le pays.

Néanmoins, l’Iraq se retrouve sérieusement « pris au piège » du fait des sanctions US contre l’Iran. Le premier ministre, quel qu’il soit, qui acceptera les sanctions unilatérales contre l’Iran se fera mettre au pilori et traiter de pantin des États‑Unis et se retrouvera avec les pro et les anti‑iraniens contre lui. En fait, le geste politique imprudent des États‑Unis d’annoncer qu’ils demeureront dans le pays « aussi longtemps qu’il le faudra », et ce malgré la demande de Bagdad de réduire leurs 5 000 militaires déjà présents, est un défi direct lancé à la Mésopotamie et à tous les Irakiens. Cette décision est interprétée par les gens de la rue à qui j’ai parlé et par les décideurs tant de Bagdad que de Najaf comme une expression de la volonté US d’imposer un premier ministre par la force, notamment Haidar Abadi.

Les dirigeants iraniens doivent demeurer calmes et observer de loin la réaction interne irakienne à la décision US d’imposer Abadi pour un second mandat. En fait, des sources au sein du gouvernement irakien affirment que « le premier ministre a tenté de convaincre les dirigeants politiques d’accepter la présence des forces US en Iraq jusqu’à une date gardée secrète ». Pour les Irakiens, cela signifie qu’il existe un accord entre Abadi, désireux de rester au pouvoir, et les États‑Unis, désireux de voir Abadi au pouvoir, pour que ces derniers restent en Iraq même si le pays a été libéré du contrôle de Daech de toute ville et de tout village (des membres de Daech demeurent présents comme insurgés et hors‑la‑loi vivant dans la clandestinité).

Ce dont Abadi et les forces US n’ont pas conscience, c’est la présence d’un groupe populaire fort au sein de la population. Ses membres ont combattu Daech et sont prêts à livrer une longue guerre d’insurrection contre les forces US en Iraq, sans même demander le soutien, l’aide ou les conseils de l’Iran.

d9c9fd_9ef92bffe812454695ee3c6beb1c5b15~mv2

L’aberrante politique US (ce qui n’est pas uniquement le cas en Iraq) appelle même à une coalition entre Sayyed Moqtada Al Sadr et Haidar Abadi pour obtenir le plus grand nombre de députés, suffisant pour choisir un nouveau premier ministre. Des analystes vont même plus loin, demandant à Washington d’inviterMoqtada Al Sadr à la Maison‑Blanche pour éloigner l’Iraq de l’Iran. Ils ignorent que Sayyed Moqtada prendra la tête du premier groupe appelé à lutter contre les forces US en Iraq si celles‑ci décident de rester plus longtemps en Mésopotamie et d’imposer un dirigeant à l’Iraq.

Des sources de l’entourage rapproché de Sayyed Moqtada m’ont dit que : « Sayyed Moqtada rejette la mise en œuvre de toute sanction contre l’Iran convenue par Abadi et qu’il n’acceptera pas de voir un nouveau premier ministre entrer dans la zone verte sur un char US. »

On dit que d’autres forces en Iraq « surveillent de près le mouvement des forces US dans toutes leurs bases militaires en Iraq ». « Si elles ont de mauvaises intentions (rester dans le pays), nous interviendrons pour les convaincre de partir », affirme une source irakienne de haut rang au sein des forces armées populaires qui a combattu Daech sur presque tout le territoire irakien.

Aucun représentant irakien n’a expliqué à la population quels sont les avantages et les inconvénients de la mise en œuvre de sanctions unilatérales US contre l’Iran. Personne n’a expliqué à la population quels sont les risques, quelle serait la réaction aux mesures US et quel serait le plan de rechange. Qui compenserait les dommages énormes attendus pour l’économie irakienne, que les sanctions soient acceptées ou rejetées? Les Irakiens ont subi des sanctions pendant plus de onze ans à l’époque de Saddam Hussein et ne sont peut‑être pas prêts à revivre cela. Mais c’est à eux de décider, et non pas à une seule personne, Abadi, qui, de fait, n’a remporté de majorité dans aucune province irakienne lors des élections législatives.

En Iraq, il n’y a pas de consensus politique sur les décisions stratégiques : la décision prise unilatéralement par le premier ministre par intérim Haidar Abadi a besoin de l’approbation législative pour que le représentant du peuple irakien puisse assumer la responsabilité d’emmener le pays vers l’inconnu. Le ministre irakien des Affaires étrangères a rejeté la décision unilatérale d’Abadi, de même que la plupart des groupes politiques irakiens qui comptent des ministres au sein du gouvernement. Le vice‑président irakien Nouri Al Maliki, le parti Da’wa d’Abadi et bien d’autres ont rejeté la mesure prise par le premier ministre à l’encontre de l’Iran et en faveur des États‑Unis. Beaucoup ont dit ouvertement que « l’Iraq ne fera certainement pas partie du plan US visant à frapper l’Iran ».

Les groups chiites ne s’entendent pas : bon nombre d’entre eux rejettent le choix d’Abadi pour un second mandat. Les groupes sunnites ne s’entendent pas eux non plus sur le choix du nouveau président de la Chambre (le gouverneur de la province d’Anbar Mohammad Al Halbusi ou le vice‑président Usama Al Nujeifi). Quant aux Kurdes, ils attendent de voir qui formera la plus grande coalition avant de s’y joindre et d’imposer leurs conditions, car ce sont eux qui feront pencher la balance politique en faveur d’Abadi ou contre lui.

Le bras de fer entre l’Iran et les États‑Unis est apparent partout au Moyen‑Orient et plus particulièrement en Syrie, au Liban et en Iraq. Aujourd’hui, le général iranien Qassem Soleimani et l’envoyé spécial du président US Brett MacGurk rendent tous deux visite aux responsables et chefs de groupes irakiens pour tenter d’influer sur les décisions irakiennes. Il est crucial pour l’Iran et pour les États‑Unis de voir nommer un premier ministre gagné à leur cause, et ni l’Iran ni les États‑Unis ne semblent tenir compte des conséquences pour les Irakiens de la victoire de leur candidat.

Il ne s’agit pas tant d’avoir un dirigeant visionnaire que d’avoir un dirigeant prêt à prendre des responsabilités pratiquement impossibles à assumer. Une autre guerre en Iraq (contre les forces US) ou une guerre économique (contre l’Iran) : toutes deux frappent à la porte de la Mésopotamie.

Si vous êtes intéressé par cet article, il serait très généreux de votre part de contribuer d’1 Euro seulement. Merci d’avance.

2 thoughts on “L’Iraq devant un difficile dilemme : choisir entre l’Iran et les États‑Unis

Leave a Reply

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.