Pourquoi les USA considèrent-ils le rôle et le comportement de l’Iran au Moyen-Orient comme malveillants et dangereux?

Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

Les responsables américains et les analystes occidentaux accusent l’Iran de jouer un rôle malveillant et de se comporter dangereusement au Moyen-Orient. Ces accusations font référence au soutien que l’Iran accorde à des groupes et à des pays comme Gaza, le Liban, la Syrie, l’Irak et le Yémen. L’Iran est également accusé de « contrôler quatre capitales arabes ». Voilà maintenant que l’Iran déclare, par l’intermédiaire de son ministre du Renseignement Muhammad Alawi, qu’il « pourrait se doter d’armes nucléaires s’il est piégé », comme je l’avais signalé ces derniers mois en citant mes sources parmi les décideurs iraniens. La tension entre les USA et l’Iran va-t-elle s’intensifier? Les principaux concernés finiront-ils plutôt par se convaincre qu’il est temps de s’asseoir autour de la table des négociations?

L’Iran est encerclé par 35 bases militaires US dont la présence est intimidante pour la plupart des pays du Moyen-Orient. De plus, la sixième flotte US est stationnée en Méditerranée et les escadrons aériens US basés au Moyen-Orient peuvent atteindre très rapidement n’importe quel théâtre d’opérations au Moyen-Orient. Pour comparer, il y a dix mille kilomètres à franchir entre Washington et la capitale arabe la plus proche, alors que l’Iran, par sa position centrale, est l’un des pays les plus importants du Moyen-Orient.

L’état actuel des relations américano-arabes remonte à 1940, lorsque Washington a offert sa protection aux monarchies qui dominaient la plupart des pays du Moyen-Orient. Les rois et les émirs transmettent leur trône à des membres de leurs familles et ils n’ont pas établi de système électoral démocratique depuis la fondation de leurs royaumes, ce qui les rend tributaires d’une protection militaire américaine solide. Le Moyen-Orient répond à environ 27 % des besoins mondiaux en pétrole et détient 43 % des réserves de gaz. La protection des ressources pétrolières et énergétiques est sans aucun doute l’une des grandes priorités des USA. 

Les forces US ont occupé l’Afghanistan en 2001 et l’Irak en 2003, et depuis que leurs alliés terroristes ont lancé leur guerre contre la Syrie en 2011, les USA occupent certaines parties de ce pays. Les présidents Barack Obama, Donald Trump et, comme on s’y attend, Joe Biden, sanctionnent la Syrie, le Liban et l’Iran. Les interventions des forces US au Moyen-Orient ont causé des centaines de milliers de morts civiles et encore plus de blessés. La guerre contre le Yémen, de pair avec les sanctions des USA et ses politiques visant à affamer le Liban, la Syrie et l’Iran, ont provoqué la plus grande crise humanitaire de l’histoire du monde depuis la Deuxième Guerre mondiale, en laissant des dizaines de millions de personnes souffrir de faim et de malnutrition. Tout cela parce que l’administration américaine se considère au-dessus des lois. Washington n’a pas hésité à imposer des sanctions même à la Cour internationale de justice et à ses juges, que les USA ont eux-mêmes accepté de créer en 2002 avec 120 autres pays pour juger les crimes de guerre, et dont l’autorité est conférée en vertu du « Statut de Rome ».

Les relations USA-Iran étaient solides au siècle dernier. C’est le président américain Dwight Eisenhower en 1957 qui a promu l’énergie nucléaire et mis en place le programme nucléaire iranien. En 1967, les USA ont fourni un réacteur de recherche nucléaire à Téhéran (projet « Atom for Peace ») d’une capacité de 5 mégawatts et de l’uranium hautement enrichi pour l’alimenter en combustible. Le réacteur pouvait produire jusqu’à 600 grammes de plutonium par an à partir de combustible irradié, ce qui plaçait l’Iran parmi les pays nucléarisés et les producteurs d’énergie propre.

En 1972, le président américain Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger ont rendu visite au chah Mohammad Reza Pahlavi d’Iran, qu’ils soutenaient inconditionnellement. L’administration américaine voulait que le chah devienne le « leader du Moyen-Orient » (le coup d’État approuvé par le président Eisenhower contre le premier ministre démocratiquement élu Mohammad Mosaddegh avait consolidé sa prise de pouvoir, les déclarations officielles du département d’État des USA l’ayant attribué au « peuple iranien, sous la direction de son chah » plutôt qu’aux services du renseignement britannique et américain). En 1977, les ventes d’armes américaines à l’Iran ont atteint 2,55 milliards de dollars par an. 

Cependant, l’arrivée de l’imam Khomeiny au pouvoir en 1979 a transformé cette relation étroite en hostilité à l’issue d’un référendum iranien en faveur de l’instauration d’une « République islamique en Iran ». Les USA ont soutenu l’invasion de l’Iran par Saddam Hussein en plus de lui imposer des sanctions la même année. À la même époque, ils ont gelé 12 milliards de dollars de l’argent du pétrole iranien. Les sanctions contre l’Iran se sont poursuivies au fil des ans et, à ce jour, Téhéran se retrouve sous le coup des sanctions les plus sévères au monde.C’est ce qui a poussé l’Iran à chercher à se protéger et à rassembler des alliés dans cette lutte pour sa survie. Pendant que l’Iran était attaqué, Israël a envahi le Liban en 1982. Un groupe libanais a alors demandé à l’imam Khomeiny d’intervenir pour l’aider à chasser l’ennemi occupant (Israël). L’Iran a trouvé un terrain fertile pour aider les Libanais à libérer leur territoire. Une fois qu’Israël a été forcé de se retirer, « humilié » par le groupe pro-

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iranien Hezbollah, l’Iran a acquis une grande influence au Liban qui se poursuit jusqu’à ce jour.

En 2011, les USA, l’Europe et des dizaines d’autres pays, sous la direction de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, ont soutenu les efforts des extrémistes musulmans takfiris pour renverser le président Bachar al-Assad, qui a demandé à l’Iran d’intervenir. L’Iran a répondu présent et a réussi à empêcher la chute du gouvernement syrien d’Assad, prenant du même coup solidement pied dans le Levant.

En 2014, lorsque Daech occupait le tiers de l’Irak, les USA ont refusé de livrer à Bagdad des armes déjà payées. Washington voulait diviser l’Irak en trois États pour recréer un nouveau Moyen-Orient faible et divisé par des guerres sectaires internes. L’Iran est intervenu à la demande du premier ministre de l’Irak Nouri al-Maliki. Une fatwa de la plus haute autorité religieuse du pays, Sayyed Ali al-Sistani, a entraîné la création des « forces de mobilisation populaire », que l’Iran a armées avec ce qui restait des forces de sécurité irakiennes pour combattre Daech. Une fois de plus, les USA ont fourni à l’Iran un élément déclencheur, une occasion de se trouver de nouveaux alliés en Mésopotamie. De même, la guerre menée par les USA en Afghanistan et celle menée conjointement avec les Saoudiens au Yémen ont offert à l’Iran des occasions en or d’accroître son influence (Ansar Allah – Houthis au Yémen), encore une fois à la suite d’interventions des USA visant à changer des régimes.

L’Iran est devenu un fabricant de missiles balistiques de précision et de drones armés pouvant atteindre une distance supérieure à 1 500 kilomètres, et s’est doté d’une force navale avec laquelle il peut fermer le détroit d’Ormuz en réponse à des menaces à sa sécurité nationale. L’Iran est passé de la lutte contre Saddam Hussein avec des armes légères à un pays nucléarisé susceptible de produire des armes atomiques. Il n’est donc pas étonnant que les USA refusent de lever leurs dures sanctions contre l’Iran sans égard aux propos du ministre iranien du Renseignement.

Mais l’Iran, contrairement aux USA, n’occupe aucune capitale arabe. Au Liban, une partie de la population soutient l’Iran, bien que les deux tiers de la population ne se soucient pas de ce qui arrive à l’Iran. Certains Libanais s’opposent à l’Iran et soutiennent les USA, tandis que d’autres préfèrent l’Arabie Saoudite, la Turquie ou la France.

En Syrie, malgré l’aide militaire et financière substantielle de l’Iran au président Al-Assad et à ses forces affiliées qui se battent et meurent au Levant, le président Al-Assad a une autre relation stratégique à prendre en compte, celle avec la Russie, qui veut devenir LE pays influent en Syrie. Le président syrien s’est également gardé de répondre à plus d’un millier d’attaques israéliennes et a rejeté le conseil de l’Iran d’établir activement un mécanisme de dissuasion contre Israël. Il n’en demeure pas moins que la Syrie et l’Iran entretiennent d’excellentes relations, même s’ils sont en désaccord sur des points précis. L’Iran respecte la volonté d’Assad d’agir selon ce qu’il croit être dans l’intérêt supérieur de son pays.

En ce qui concerne l’Afghanistan, les USA ont entamé un dialogue avec les talibans et conclu un accord en février 2020 pour se retirer du pays. Après 20 ans de guerre qui a coûté jusqu’à présent 800 milliards de dollars US et fait des dizaines de milliers de morts et de blessés en Afghanistan, Washington est contraint de partir, avec de bien maigres résultats stratégiques.

L’histoire a confirmé au cours des quarante dernières années que les interventions des USA pour changer la carte du Moyen-Orient et remanier ses frontières ont été le principal facteur de l’augmentation de l’influence de l’Iran au Moyen-Orient et de sa transformation en puissance régionale. La politique des USA a été dévastatrice pour les peuples du Moyen-Orient. Elle était non seulement dangereuse, mais aussi énormément destructrice et contre-productive pour la population, ses biens et sa stabilité. Les politiciens américains glissent sous le tapis leurs propres méfaits et accusent l’Iran d’avoir un comportement malveillant parce qu’il gagne en influence et rejette la soumission à l’hégémonie américaine. Washington accumule les échecs, même s’il dispose de la machine militaire la plus puissante du monde, en se comportant comme s’il était encore un leader de marque.

Malgré la puissance des USA, l’Iran n’a pas hésité à affronter leur autorité. À l’aide d’un missile « made in Iran », le Corps des gardiens de la Révolution iranienne a abattu le drone américain le plus cher qui soit qui avait violé l’espace aérien iranien. L’Iran a également bombardé la plus grande base militaire US en Irak en représailles à l’assassinat illégal du brigadier général iranien Qassem Soleimani. De plus, l’Iran augmente sa capacité nucléaire et insiste pour que les USA lèvent toutes les sanctions. Sans quoi, il est prêt à poursuivre son programme atomique pour compléter l’ensemble du cycle nucléaire. Les USA ont créé toutes les conditions pour que l’Iran devienne une grande puissance régionale.

Les administrations de Donald Trump et de Joe Biden ont demandé à l’Iran de s’asseoir à la table des négociations pour prolonger l’accord sur le nucléaire, en plus d’y inclure le contrôle des missiles iraniens et de se mêler de l’influence dont l’Iran jouit auprès de ses alliés au Moyen-Orient. Ces demandes indiquent clairement que les USA sont préoccupés par la force efficace et croissante de l’Iran. Il n’y a aucune raison pour l’Iran de se soumettre à la volonté des USA tout en subissant les lourdes sanctions américaines. La demande des USA est trop coûteuse pour que l’Iran y adhère, et Téhéran a plutôt compris qu’il devait accroître son pouvoir de dissuasion. Sur un plan plus général, le grand ayatollah Sayyed Ali Khamenei a promis d’expulser les USA de l’Asie occidentale.

Il n’y a rien de vraiment nouveau dans la politique du président Biden envers l’Iran. Il poursuit les sanctions de son prédécesseur, Donald Trump, bien qu’il pourrait en lever certaines pour des « motifs humanitaires ». Mais la perspective générale ne changera pas, car Téhéran ne négociera aucun des éléments qui définissent et défendent sa sécurité nationale. Les USA ont causé des pertes humaines dévastatrices et infligé de graves dommages aux économies de nombreux pays du Moyen-Orient. Par conséquent, le rôle « malveillant et destructeur » de l’Iran au Moyen-Orient peut être interprété comme une réponse nécessaire au contrôle absolu que les USA tentent d’exercer sur cette partie du monde par des interventions militaires, des guerres et des tentatives de changement de régime. 

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