Ce que fait l’Iran pousse les pays arabes et la communauté internationale à se rapprocher de la Syrie

Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

L’effet domino produit par les pétroliers iraniens transportant du pétrole au Liban via la Syrie a grandement amplifié l’influence du Hezbollah au Liban et atteint les USA, la Russie et plusieurs pays arabes, en les forçant à aborder d’importants enjeux régionaux et internationaux à la table des discussions et à revoir la politique des USA en Asie occidentale, plus particulièrement en Syrie. Les pays occidentaux, y compris les USA, ont commencé à revoir leur position actuelle et leurs réserves en ce qui a trait à leurs relations avec la Syrie et son retour au sein de la Ligue arabe et de la communauté internationale. L’objectif – ou peut-être même le souhait – est d’offrir au président Bachar al-Assad la possibilité de reconsidérer ses relations à l’échelle internationale et régionale en n’accordant plus à l’Iran et à la Russie des rôles exclusifs au Levant. 

De nombreux événements ont eu lieu en Asie occidentale et à New York ces derniers mois. Les réunions non déclarées à Bagdad entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la Jordanie et l’Iran, et l’Égypte et l’Iran ont permis de briser la glace entre ces pays régionaux et de discuter d’affaires importantes très préoccupantes. De plus, le sommet irakien a permis à l’Arabie saoudite, au Qatar, à l’Iran, au Koweït, à l’Égypte, à la Jordanie et à la France de se rencontrer et de tiédir leurs relations, favorisant ainsi un plus grand rapprochement entre les pays régionaux. L’Irak joue un rôle positif important en offrant un lieu où tous les pays peuvent se réunir et discuter de leurs différences. En outre, des rencontres importantes ont eu lieu entre le roi Abdallah de Jordanie et le président Joe Biden à Washington d’une part, et le président Vladimir Poutine à Moscou d’autre part, sans oublier la réunion entre le président syrien Bachar al-Assad et le président Poutine pour parler de l’unité du territoire syrien. À cela s’ajoute la visite attendue du président turc Recep Tayyip Erdogan à Moscou et à New York. Ces rencontres ouvrent la porte à l’étape suivante, qui dégage la voie au retour de la Syrie sur la scène régionale et internationale.

Le développement le plus significatif a été la déclaration du roi jordanien à Washington quand il a affirmé que « le président Bachar al-Assad est toujours au pouvoir et il faut trouver un moyen de renouer le dialogue avec lui. » Ce qui ne veut pas dire que la Jordanie avait rompu ses relations avec la Syrie au cours de la dernière décennie. L’ambassade de Jordanie n’a jamais fermé ses portes à Damas, ni l’ambassade de Syrie à Amman, même si c’est en Jordanie que se trouvait le centre du Commandement des opérations militaires (MOC). Le COM a accueilli des commandants militaires arabes et occidentaux, USA y compris, pour mener des opérations de sabotage et d’attaque à l’intérieur de la Syrie, dans le but de mettre fin au règne du président syrien et de créer un État failli en Syrie. Le COM a soutenu et formé des militants et des djihadistes en Jordanie, y compris des organisations d’Al-Qaida, au vu et au su des militaires et de l’administration des USA.

Tout au long des dix ans de guerre en Syrie, les contacts entre Amman et Damas sur les plans sécuritaire et politique n’ont jamais cessé, bien qu’ils aient varié en intensité. Les dernières communications officielles significatives comprenaient deux volets.

Le premier consistait en un appel téléphonique entre le ministre jordanien de l’Intérieur, Mazen al-Faraya, et son homologue syrien, Muhammad al-Rahmoun. Les deux ministres ont déclaré qu’ils avaient convenu de coordonner le passage des camions entre les deux pays, ce qui signifie que les USA doivent exclure la Jordanie et la Syrie des sanctions imposées en vertu de la « loi César de protection des civils ». Les camions syriens pourront ainsi traverser la frontière sans avoir à transférer leur chargement dans d’autres camions du côté jordanien de la frontière. Cette entente réduira considérablement les coûts du côté syrien, ouvrira la route des marchandises syriennes vers de nombreux pays et fera entrer les devises étrangères dont la Syrie a tant besoin.

La deuxième prise de contact officielle de haut niveau a été la visite du ministre syrien de la Défense et vice-premier ministre Ali Ayoub à Amman et la rencontre avec le chef d’état-major jordanien, le général de division Yousef Al-Hunaiti, la première rencontre officielle à ce niveau après dix ans de guerre en Syrie. 

Il ne fait guère de doute que les USA ont ouvert la porte au retour de la Syrie au Liban lorsqu’ils ont accepté de relancer le gazoduc transportant du gaz égyptien vers le Liban via la Jordanie. Ce gazoduc a été proposé comme alternative dans une tentative désespérée de limiter l’approvisionnement du Liban en diesel et essence de l’Iran par l’entremise du Hezbollah. L’ambassadeur US au Liban, Dorothy Shea, a annoncé la décision d’approvisionner le Liban en gaz en réaction à l’annonce du secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah. Sayyed Nasrallah venait de promettre d’approvisionner le pays en pétrole iranien via la Syrie pour briser le blocus annoncé par les USA et répondre aux besoins du peuple libanais. Le Liban, qui désespère d’obtenir un approvisionnement en pétrole (dont l’absence a paralysé la vie dans le pays aux prises avec une crise économique sans précédent), a reçu comme une bénédiction le pétrole iranien qui est tombé comme une manne sur la population libanaise. La popularité de l’Iran et du Hezbollah a explosé et a été saluée par leurs alliés, leurs amis et même leurs (nombreux) ennemis.

Mais le pétrole iranien n’est pas le seul problème auquel les USA et les pays arabes sont confrontés. C’est qu’ils craignent énormément que la Syrie demeure dans la sphère d’influence iranienne. L’Iran a acquis une popularité sans précédent en Syrie à cause de la politique de Washington, qui voulait créer un État failli et écarter le président Assad du pouvoir. En outre, l’Iran a gagné encore plus de galons lorsque les USA ont été incapables de déstabiliser la Syrie, l’Irak et le Liban. L’administration américaine croyait qu’en imposant des sanctions sévères à la Syrie et en empêchant tout rapprochement entre Damas et les autres capitales régionales et occidentales, elle pourrait faire pression sur le président Assad et lui forcer la main pour dicter ses conditions. 

On dirait bien que l’administration de Joe Biden commence à évaluer les choses de manière plus réaliste, comme l’a exprimé le roi de Jordanie après sa rencontre avec le président des USA. Ce n’est pas un hasard si le roi Abdallah a déclaré depuis Washington qu’il est nécessaire que la Syrie revienne en scène avec Assad comme interlocuteur, un sujet tabou pour les administrations américaines précédentes. Il s’agit en effet d’un pas modeste mais significatif, même si cela ne veut pas dire que les USA s’apprêtent à tiédir leurs relations avec la Syrie. La reprise des relations des pays arabes et occidentaux avec Assad prépare l’opinion publique à reconnaître que le président syrien est le dirigeant élu de son pays, une réalité que les pays impliqués dans la dernière décennie de guerre ne peuvent plus ignorer.

Le président syrien a déclaré à ses nombreux visiteurs officiels régionaux et occidentaux que « les USA n’ont jamais rompu leur relation de sécurité avec la Syrie. Cependant, nous, en Syrie, rejetons tout dialogue politique tant que les forces occupantes des USA ne se retirent pas du nord-est où ils ont une présence active. » 

Les USA et de nombreux pays européens ont maintenu une relation de sécurité et de lutte contre le terrorisme avec la Syrie (France, Italie, Allemagne, etc.). Cependant, la Syrie précise que toutes les délégations européennes doivent rouvrir les portes de leurs ambassades avant de s’engager dans des relations politiques. Le gouvernement de Damas est aujourd’hui plus fort que jamais, au moment même où l’armée syrienne a totalement repris le contrôle du sud.

Ces dernières semaines, la Syrie a libéré Daraa et Tafas, sécurisant ainsi plus de 328 kilomètres à partir de la Badia jusqu’à Soueïda et Daraa. Il y a quelques jours, toutes les villes de la région du Houran sont redevenues sous le contrôle de l’armée syrienne. Une bonne partie du sud de la Syrie était sous la coupe de rebelles qui coexistaient avec l’armée syrienne, en vertu d’un accord proposé par la Russie en 2018. Ces militants ont créé une « zone tampon » qui leur permettait de contrôler le passage frontalier avec la Jordanie et de protéger les Israéliens qui occupent le plateau du Golan syrien et la frontière avec Israël. Les Israéliens, qui ont déclaré à plusieurs reprises craindre la présence du Hezbollah et de l’Iran à la frontière syrienne, n’ont pas réussi à imposer une zone exempte de la présence iranienne là où les dirigeants syriens le souhaitaient.

Toutefois, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que « La Russie n’acceptera pas que la Syrie soit utilisée comme plate-forme pour des opérations contre Israël. » La Russie envoie ainsi le message aux USA et à Israël que la présence des forces syriennes à la frontière garantit la protection d’Israël, tout en indiquant à l’Iran que Moscou souhaite que le front du plateau du Golan occupé ne devienne pas un point chaud.

Le ministre russe Lavrov exprime sans aucun doute l’inquiétude de la Russie quant à la sûreté et à la sécurité d’Israël et offre la garantie de Moscou pour prévenir les attaques contre le plateau du Golan occupé. Sauf que la Russie n’a pas réussi à empêcher Israël de violer la souveraineté et le territoire syriens. Israël a mené plus de mille attaques qui ont tué de nombreux civils et détruit bien des positions et des entrepôts appartenant à l’État syrien. Moscou a offert à l’armée syrienne des missiles sol-air pour intercepter les attaques agressives et répétées d’Israël, sans pourtant mettre fin à ces attaques, même lorsqu’un avion Il-20 a été abattu par la faute d’Israël et causé la mort de 15 membres des services russes.

La Russie est présente dans le sud depuis 2018, en vertu d’un accord entre les militants locaux et le gouvernement syrien. Cet accord ne tient plus depuis que les forces de Damas ont pris le contrôle total du sud de la Syrie. En outre, la Russie ne pourra empêcher la Syrie de libérer son territoire (le plateau du Golan) lorsque le gouvernement central décidera de le faire en temps et lieu.

Il est évident que l’influence et la présence militaire iraniennes en Syrie découlent de la guerre globale imposée à ce pays et de la demande de soutien faite à l’Iran. Même si les USA empêchent les pays du Moyen-Orient de rétablir des liens avec la Syrie, Damas montre une volonté d’ouvrir une nouvelle page avec les pays occidentaux et arabes. En fait, les USA sont les principaux responsables de l’influence croissante de l’Iran au Levant, en faisant de la « République islamique » la plus grande source de soutien et de fourniture de produits de première nécessité en Syrie.

Les USA tentent de compenser en revoyant leur position par rapport à la Syrie et en violant leur propre « loi César » pour établir un nouvel équilibre dans la région et permettre à la Ligue arabe d’inclure à nouveau Damas dans ses rangs. Lors du récent sommet de Bagdad, le président français Emmanuel Macron a promis au premier ministre irakien Mustafa Al-Kadhemi qu’il se pencherait sur les relations de l’UE avec Assad. Al-Kadhemi en a informé le président Assad lors d’une conversation téléphonique privée de vingt minutes tout de suite après la fin de la conférence.

La reprise des relations officielles entre la Jordanie et la Syrie est liée à la sécurité à la frontière, pour mieux prévenir la contrebande entre les deux pays et combattre le terrorisme. La Jordanie joue un rôle de pionnier en prenant l’initiative d’ouvrir la porte pour que d’autres pays du Moyen-Orient puissent la franchir et amener l’administration américaine à préparer sa future politique qui permettra à la Syrie de revenir sur la scène régionale et internationale et mettre fin à son isolement. Cela n’est pas près d’arriver, mais il s’agit tout de même du début d’un changement de position fondamental à l’égard de la Syrie.

La communauté internationale n’aura pas d’autre choix que d’accepter la Syrie – le plus tôt sera le mieux – avant que l’accord sur le nucléaire iranien revienne sur ses rails et que toutes les sanctions soient levées. Lorsque cela se produira au cours des prochains mois, l’Iran devrait devenir beaucoup plus fort financièrement et jouir d’un pouvoir économique et financier sans précédent. Son soutien à la Syrie sera beaucoup plus important, ce qui rendra l’embargo des USA et de l’UE inutile et inefficace.

Le pétrolier iranien a accosté en Syrie et le gaz a été transporté au Liban, comme cela se fait pour l’approvisionnement en armes du Hezbollah et qui rompt l’équilibre. La présence iranienne à Quneitra inquiète également Israël et les USA et remet en cause l’occupation israélienne du Golan syrien. En outre, la guerre syrienne touchera à sa fin avec la libération des territoires occupés par les USA et la Turquie dans le nord. Les forces US partiront tôt ou tard, ce qui inquiète énormément les forces kurdes au nord-est du pays.

En effet, le représentant du « Conseil démocratique syrien » (la force qui protège les troupes d’occupation US) aux USA, Bassam Saqr, a déclaré que « les USA devraient avertir les Kurdes syriens si la décision de retirer toutes les forces est prise. Le retrait, peu importe quand il aura lieu, doit être progressif et se faire étape par étape. »

Il faut s’attendre à un changement de la politique des USA et à une révision de l’avenir de leurs forces qui occupent le nord-est de la Syrie. Ce qui fait retentir la sonnette d’alarme aux USA et dans d’autres pays du Golfe, c’est la force que l’Iran a acquise et le pouvoir dont il jouit, conséquence involontaire de la guerre en Syrie en 2011. Il est grand temps d’admettre l’échec des objectifs des USA et de permettre à l’économie de la Syrie et à ses relations avec le reste du monde de s’épanouir. La relation syro-iranienne est stratégique et ce lien est suffisamment solide pour ne pas être mis en danger, quelles que soient les évolutions futures en Syrie.

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