Sommet Poutine-Trump à Helsinki : des objectifs qui dépassent la Syrie et le Moyen-Orient

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Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

 

Les présidents Vladimir Poutine et Donald Trump se rencontrent aujourd’hui (lundi) à Helsinki, en Finlande, pour discuter d’enjeux beaucoup plus importants que ce qui se passe au Moyen-Orient. La situation en Syrie a son importance certes, mais pas autant que la clarification des intentions des USA envers la Russie et la volonté réelle des deux parties de développer des relations sur le plan commercial, sécuritaire et militaire entre les deux pays.

 

Les USA n’ont pas encore compris que la Russie n’a pas l’intention de s’engager dans une guerre ou une course aux armements, qui coûteraient très cher aux deux pays. Bien au contraire, Poutine aspire à une coopération commerciale avec Trump et à l’ouverture des marchés mondiaux qui favoriserait la prospérité économique dans le monde entier.

 

Les USA semblent toujours souffrir d’un complexe anti « rouges » (le parti communiste), même si l’Union soviétique communiste a cessé depuis longtemps de tenir les rênes du pouvoir en Russie. Concrètement, l’approche agressive des USA envers la Russie relève davantage d’une lutte de concurrence pour la domination mondiale ou encore (ce qui est peut-être mieux formulé) d’une lutte contre la « contribution » russe à la fin de l’hégémonie mondiale par les USA.

 

Les objectifs de la Russie et des USA sont totalement différents. Washington cherche à contrôler l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie et voudrait rester la référence mondiale sur qui il faut compter. Dans les faits, les USA n’ont pas réussi à se faire des amis fidèles en raison de leur arrogance et de leur attitude condescendante envers les autres dirigeants et pays du monde. Ceux-ci ont compris qu’ils doivent craindre la puissance des USA et leurs réactions imprévisibles, sans quoi ils risquent d’être frappés de sanctions économiques ou même forcés de « changer de régime », le cheval de bataille favori des USA.

 

Donald Trump a employé abondamment ce type de langage lorsqu’il a explicitement signalé aux dirigeants de l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe que le soutien des USA assure à lui seulla stabilité de leur règne. Trump voulait dire par là qu’il peut changer les monarchies dirigeantes, à moins qu’elles ne paient et se plient à son intimidation. Le président des USA est même allé plus loin, en fixant un prix pour les services des forces armées US et en étant prêt à les vendre (sans égard aux pertes de vie ou à l’intérêt national direct des USA) s’il obtenait un bon prix. C’est précisément ce qui pousse les pays du monde à chercher une alternative, afin d’établir un équilibre militaire et politique qui protégerait leurs dirigeants contre un changement de régime imposé par les USA.

 

C’est ici que le rôle de la Russie entre en jeu, après être sorti de sa longue hibernation. Moscou a assisté impuissant à la destruction de la Libye et à la façon dont l’Occident a transformé ce pays riche en pétrole en État en déliquescenceet en un terrain fertile pour les djihadistes takfiris. La Russie continuait alors à se refaire des forces, mais n’était pas encore assez puissante pour intervenir et prendre position contre les USA et leurs alliés. Sous Vladimir Poutine, qui a pris le contrôle du Kremlin en mai 2000, la Russie récupérait ce que Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine avaient réussi à détruire.

 

Pendant que la Russie reprenait ses forces, ses diplomates ont envoyé un message clair aux USA pour dire qu’ils n’avaient pas l’intention de combattre ou de rivaliser avec Washington en Europe, au Moyen-Orient ou sur toute autre plateforme, sauf si leur sécurité nationale était mise en péril.

 

Washington a évidemment interprété le message de Moscou comme un signe de faiblesse et ses analystes et spécialistes ont estimé que Moscou pourrait ne pas récupérer avant 2020. Voilà pourquoi les USA ont cherché à couper les ailes de la Russie afin de retarder son rétablissement complet et prolonger l’hégémonie unilatérale des USA.

 

L’échéancier estimé par les USA se rapportant au rétablissement de la Russie était erroné, ou un tantinet optimiste, c’est le moins qu’on puisse dire. Ainsi, quand la guerre en Syrie a commencé en 2011, la Russie s’est trouvée en effet incapable d’intervenir sur le terrain, mais elle a tout de même, par l’entremise de l’ONU, empêché l’Occident d’en faire à sa guise. Une répétition de l’erreur libyenne a ainsi été évitée.

 

Cependant, les événements en Syrie ont forcé la Russie à intervenir, ce qui constituait une grande première. À la suite de la décision des USA de bombarder le palais présidentiel syrien et de réduire à l’impuissance l’armée syrienne pour donner l’avantage aux djihadistes, la Russie s’est retrouvée directement impliquée en pleine guerre syrienne.

 

En septembre 2013, Barack Obama a convenuavec Vladimir Poutine de mettre fin à son plan militaire contre la Syrie en échange du démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Les djihadistes ont déclaré à maintes reprises leur volonté d’expulser les Russes de leur base navale à Tartous, sur la côte syrienne. Les mêmes djihadistes ont révélé leurs visées expansionnistes dans les pays avoisinants, notamment le Liban. Le groupe armé « État islamique », tout comme al-Qaeda en Syrie, ont réussi à recruter des dizaines de milliers de combattants étrangers, y compris des Russes et des Chinois. Ces combattants ont annoncé leur plan d’expansion au Moyen-Orient et en Europe, tout en menaçant la Russie et la Chine sur le plan intérieur.

 

L’Iran, qui fait partie de « l’Axe de la résistance », a répondu à l’appel à l’aide du gouvernement syrien, respectant ainsi ses engagements en matière de défense auprès de la Syrie. Les dirigeants de la « République islamique » ont alors informé Poutine de leur intention décisive de bombarder Tel-Aviv et Israël immédiatement après le premier tir de missile US lancé contre l’armée syrienne. Le conflit syrien s’est soudainement retrouvé avec des ramifications beaucoup plus vastes impliquant différents pays et parties.

 

Mais le premier rôle militaire direct de la Russie sur le terrain s’est joué en septembre 2015, lorsque les forces syriennes et leurs alliés ont décidé de maintenir leur contrôle de la frontière libano-syrienne, de la capitale Damas, des villes de Homs et de Hama, et de la côte. On a alors pris la décision de quitter toutes les zones rurales, car les vastes étendues syriennes ne permettaient pas la récupération de l’ensemble du territoire.

 

Le soutien apporté aux djihadistes par l’Occident et les Arabes était colossal. Les USA ont laissé Daech prendre de l’expansion, ses combattants étrangers ont pu entrer en Syrie à partir de la Turquie en toute quiétude, et du pétrole et des trésors archéologiques volés se sont retrouvés sur les marchés turcs et internationaux. Daech tirait sa principale source de revenus de l’administration locale et des taxes au vu et au su du monde entier. N’étant pas en reste, al-Qaeda a reçu un appui militaire, médical et logistique et un soutien en matière de renseignement de la Turquie au nord et d’Israël au sud, en plus de suivre un entraînement donné par les forces spéciales US sous le commandement de la CIA.

 

Comme si cela ne suffisait pas, les médias institutionnels et les analystes aux USA ont soutenu la « cause djihadiste » sous le slogan « Mettons fin à la dictature d’Assad » (en fait, tout le Moyen-Orient est dirigé par des dictateurs, des vieilles familles ou des chefs de guerre!) ou « Mettons fin à cette tragédie humanitaire » (pendant que la pire catastrophe humaine de l’histoire moderne est et demeure la guerre au Yémen qui n’est abordée qu’à l’occasion, bien timidement d’ailleurs). Ces analystes se sont également moqués du « dispositif militaire rouillé des Russes », en mettant en doute qu’il puisse modifier l’équilibre des forces au Levant à l’avantage du gouvernement central à Damas. L’implication de tant de pays, comme les pays arabes qui ont versé des dizaines de milliards de dollars et soutenu l’idéologie et la cause des djihadistes sur le plan intérieur, et les pays occidentaux qui ont fourni leur soutien global, des armes et un entraînement en mettant les médias institutionnels à contribution, a permis à n’importe quel observateur de remarquer à quel point la bataille paraissait disproportionnée.

 

Il semble bien que les analystes se soient trompés, en particulier parce que la plupart d’entre eux n’ont jamais été dans une zone de guerre ou mis les pieds au Moyen-Orient et goûté à ses guerres. Ils ont mené leur propre « guerre » en exprimant leurs idées chimériques dans le confort de leurs bureaux à Washington et ailleurs. Ces experts ont totalement sous-estimé la détermination de la Syrie et de ses alliés à défaire les djihadistes wahhabites, qui reposait sur une simple question d’existence. Les djihadistes avaient l’intention d’avancer et de détruire toutes les autres sociétés multiethniques et multiculturelles du Moyen-Orient. La volonté des Russes d’entrer dans l’arène mondiale par la fenêtre syrienne, en étant résolu à remporter la victoire, était inattendue et sous-estimée.

 

Moscou a ainsi surpris le monde par ses capacités militaires perfectionnées et modernes en introduisant de nouveaux chasseurs, avions stratégiques et missiles de croisière à longue portée, le tout soutenu par son savoir-faire diplomatique, offrant ainsi un schéma de paix même en attaquant les djihadistes et leurs alliés.

 

Poutine a présenté une nouvelle diplomatie que même Sun Tzu n’avait pas mentionnée, en imposant la réunion d’Astana, court-circuitant ainsi Genève, où il est parvenu à diviser tous les belligérants et les villes sous les tirs, à les isoler et à mettre fin à la guerre dans la plupart des cas et des lieux, pour que l’armée syrienne et ses alliés puissent libérer une ville après l’autre. La Russie savait que les parrains des djihadistes n’abandonneraient pas si facilement et qu’ils violeraient tout cessez-le-feu convenu à Astana.

 

Toute la « Syrie utile » (Damas, la région rurale de Damas, Homs, Hama, Lattaquié, Alep, al-Suweida’, Daraa et Quneitra, où les dernières batailles sont en cours) est libérée et seul le nord, occupé par la Turquie et les USA, reste en dehors du contrôle du gouvernement central à Damas, maintenant que la bataille du sud tire à sa fin.

 

Le contrôle de la province al-Hasaka au nord du pays et du poste frontalier syro-irakien d’al-Tanf à l’Est par les USA ne nuit pas aux plans de la Russie au Levant. Aux yeux de Poutine, le président Trump n’a rien à offrir ou à échanger en Syrie pour l’amener à négocier. Il pourrait toujours prendre les hauteurs du Golan occupé, pas pour lui, mais pour le donner à son partenaire stratégique syrien, le président Assad.

 

La Russie contrôle la zone côtière de la Méditerranée où se trouve l’une des réserves de gaz naturel les plus grosses et les plus prometteuses du Moyen-Orient. Elle contrôle aussi la Badia (la steppe syrienne), riche en gaz et en pétrole. Elle a signé un accord d’une durée de 49 ansavec Damas, qui assure une présence russe dans les eaux chaudes de la Méditerranée à Tartous, et la grande majorité du territoire syrien est contrôlée par l’armée syrienne.

 

De plus, Poutine s’est juré d’éliminer tous les djihadistes, y compris ceux d’al-Qaeda basés à Idlib sous occupation turque, si le président Erdogan ne remplit pas son engagement en vertu de l’accord d’Astana(mettre fin à al-Qaeda en Syrie).

 

Poutine dispose ainsi d’un atout majeur, les hauteurs du Golan occupé, dans ses négociations avec Trump. Le président des USA n’a toutefois pas de véritable pouvoir de négocier le Golan tout simplement parce qu’Israël n’est pas prêt à abandonner le territoire syrien qu’il occupe depuis 1973.

 

Cependant, Trump aimerait bien faire plaisir à ses partenaires arabes en limitant l’influence iranienne au Moyen-Orient. Il cherche à dominer l’Iran, ce que les USA n’ont pas réussi à faire depuis l’arrivée au pouvoir de l’imam Khomeini en 1979 et la victoire de la « Révolution de la République islamique ». L’Iran a favorisé ses partenaires européens, russes et asiatiques au lieu des USA après la signature de « l’accord sur le nucléaire », même si ce sont les USA qui ont fait pression sur leurs partenaires pour lever l’embargo sur Téhéran pendant les années Obama. De plus, Washington cherche comme d’habitude à plaire à Tel-Aviv, qui aimerait bien voir partir tous les conseillers iraniens et leurs alliés de la Syrie.

 

Par conséquent, dans le cas où Trump souhaiterait mettre la présence iranienne dans la balance, le président Bachar al-Assad a convenu avec ses alliés qu’il « ne s’opposerait pas au retrait des Iraniens de la Syrie si Israël redonnait les hauteurs du Golan occupé ». Trump peut-il servir d’intermédiaire à pareil accord? Nous sommes en droit d’en douter…

 

En 1975, c’est à Helsinki qu’a été signé « l’Acte final » de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui visait à atténuer les tensions pendant la Guerre froide. C’est aussi là qu’a eu lieu en 1990 la rencontre Bush-Gorbatchev durant la guerre Irak-Koweït. En 1997, lors d’une rencontre Clinton-Eltsine, les USA ont élargi l’OTAN. Aujourd’hui lundi, c’est à Helsinki que se tient une réunion entre le spécialiste du renseignement judo-politique Vladimir Poutine et son homologue Donald Trump, novice politique ignare en géographie (il ne savait même pas s’il avait bombardé l’Irak ou la Syriequand il a frappé la base aérienne d’al-Chaayrate).

 

C’est un moment critique pour le président des USA qui semble avoir perdu ses partenaires européens traditionnels, qui a semé la crainte parmi ses partenaires arabes, qui a déclaré une guerre économique à la Chine et une guerre tarifaire au reste du monde, et qui assiste à la collaborationde l’Asie, de la Russie et de l’Iran donnant lieu à de nombreux accords économiques et énergétiques.

 

Trump n’a rien à offrir en Irak et en Syrie, mais que diable va-t-il sortir de son chapeau à Helsinki? À part rencontrer Vladimir Poutine, qu’il admire, lui serrer la main et devenir le centre d’attraction des médias du monde entier pendant quelques heures, quoi d’autre va ressortir de ce sommet?

 

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2 thoughts on “Sommet Poutine-Trump à Helsinki : des objectifs qui dépassent la Syrie et le Moyen-Orient

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