Pourquoi les USA ont-ils révélé les détails de l’attaque de l’Iran sur Ayn al Assad un an plus tard?

Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

Le plus haut gradé du commandement central américain (CENTCOM), le général Frank McKenzie, a révélé l’exactitude de la frappe des missiles balistiques de précision iraniens de 1 000 livres lancés il y a plus d’un an en représailles à l’assassinat illégal du général Qassem Soleimani. Cet événement crucial et historique constituait la première frappe directe lancée contre les USA par un pays (l’Iran) depuis la Deuxième Guerre mondiale. C’était un acte d’une grande audace, une décision très grave que d’affronter ouvertement la superpuissance la plus forte sur Terre. Il était indéniable que l’Iran était prêt à aller en guerre lorsqu’il a bombardé la base militaire américaine d’Ain al-Assad, la plus grande en Irak. Si les USA ont choisi de rapporter publiquement ces faits un an plus tard, ce n’est pas seulement pour reconnaître la précision des bombardements de l’Iran, qui l’avait déjà annoncé un an plus tôt lorsque les sites détruits ont fait les manchettes partout. Que voulait donc révéler l’administration américaine et quel est le message qui se cache derrière ces anciennes révélations que Mackenzie fait passer pour des nouvelles?

Tout tourne autour de l’accord sur le nucléaire iranien. Le général américain quatre étoiles a divulgué une quantité d’informations importantes captée par le drone américain. En lançant ses missiles, l’Iran faisait une démonstration de force et envoyait différents messages. La révélation de ces détails confirmant la puissance de l’Iran pourrait être une façon de préparer le terrain au retour à l’accord sur le nucléaire iranien (ou Plan d’action global commun – PAGC). Elle montre que les USA reconnaissent la puissance régionale de l’Iran ainsi que l’efficacité et l’effet dissuasif de ses missiles. Il pourrait aussi s’agir d’un moyen d’expliquer à l’Iran et au monde pourquoi les USA veulent apporter des modifications au PAGC de 2015 afin de contenir les missiles balistiques de l’Iran et aborder cette question à la table des négociations.

Pendant les années de pourparlers précédant l’accord final de 2015, l’Iran a refusé d’inclure ses missiles de précision dans toute négociation, malgré l’insistance de toutes les parties. L’Iran considère ces missiles comme sa première ligne de défense qui protègent l’existence même de la « République islamique ». L’Iran se trouve dans une mer de pays hostiles et 35 bases militaires US l’encerclent. Les USA profitent de chaque occasion pour envoyer leurs bombardiers, transporteurs et destroyers B-52H dans le détroit d’Ormuz, dans une démonstration de force le long de la côte iranienne. Les drones et les avions-espions américains violent à répétition la souveraineté aérienne de l’Iran.

Le commandant du CENTCOM a également révélé que l’attaque iranienne sur Ayn al-Assad aurait détruit 20 à 30 avions et aurait pu tuer 100 à 150 soldats et officiers si l’évacuation n’avait pas eu lieu quelques heures avant le bombardement. C’est une autre façon explicite pour les USA de préciser que l’Iran peut atteindre tout pays de la région avec ses missiles de précision, frapper à distance les cibles choisies avec une grande précision et détruire les forces aériennes de n’importe quel pays au Moyen-Orient et ailleurs.

Mais il y a un autre aspect que l’administration Biden pourrait vouloir partager, qui pourrait justifier pourquoi le président américain va négocier avec l’Iran et revenir à l’accord sur le nucléaire tel qu’il a été signé en 2015. Le candidat Biden a envoyé plusieurs messages indirects à l’Iran l’appelant à désamorcer la situation et à s’abstenir d’offrir à Donald Trump la possibilité de déclarer la guerre au cours du dernier mois de son mandat, malgré les provocations américaines. Biden reconnaît également que l’Iran a joué un rôle positif indirect lors de la précédente élection américaine, en s’abstenant de répondre à l’appel à la négociation de Trump, lui refusant ainsi la possibilité de prendre contact en vue d’une négociation avec l’Iran, qu’il aurait ajouté à son bilan des quatre dernières années. Non pas parce que l’Iran croit que Biden vaut mieux que Trump, mais parce que l’ancien président américain était responsable de l’assassinat de Soleimani et que le prolongement de son séjour à la Maison-Blanche aurait inévitablement déclenché une guerre au Moyen-Orient.

L’Iran est prêt à croire qu’il existe des différences de vues au sein de la nouvelle administration américaine, mais il se soucie moins de ces différences que des lourdes sanctions de Trump qui sont toujours en place, et Biden profite de cette punition économique contre le peuple iranien.

Il y a deux points de vue entre l’administration américaine actuelle et l’Iran, chaque partie croyant que le temps joue en sa faveur et que retarder l’accord sert ses intérêts et augmente la pression sur l’autre partie. Pour l’Iran, le résultat est simple : soient les USA lèvent leurs sanctions, soit l’Iran s’engage dans la voie de l’augmentation de ses capacités nucléaires et de son enrichissement au plus haut niveau possible sans autoriser l’accès aux inspecteurs. C’est le seul choix possible. Cette position pourrait-elle conduire à une guerre? Peut-être à un échange de frappes, car comme le général McKenzie l’a « démontré », l’Iran est prêt à riposter avec précision.

Il faut faire preuve de beaucoup de prudence en traitant avec l’Iran, qui a imposé la dissuasion aux USA et a tiré 16 missiles balistiques de précision qui ont atteint toutes leurs cibles avec exactitude à partir de trois endroits seulement. Par conséquent, l’Iran a démontré qu’il possède des milliers de missiles à partir de centaines de sites en surface et souterrains répartis dans l’ensemble de son territoire et le long de ses frontières, qui peuvent frapper avec précision n’importe quelle cible au Moyen-Orient. Cela signifie que les 35 bases US déployées autour de l’Iran et dans la région sont toutes à portée des missiles iraniens qui peuvent les frapper si une guerre éclate. L’immense capacité de destruction des USA n’empêchera donc pas la destruction de ses avions et de ses bases militaires et un nombre imposant de pertes humaines dues aux missiles iraniens. Voilà pourquoi les USA tentent d’inclure la question des missiles balistiques dans tout accord avec l’Iran avant la levée des sanctions.

Les USA ne disposent que de quelques semaines pour lever les sanctions contre l’Iran et revenir à l’accord sur le nucléaire avant le mois du ramadan, qui commencera le 12 avril. Après cette date, les élections présidentielles en Iran occuperont toute la place et mettront fin au mandat du président Hassan Rouhani, qui ne peut se présenter pour un troisième mandat. Les USA se retrouveront donc devant une nouvelle administration iranienne plus dure, sur le modèle de l’actuel Conseil de la choura dirigé par Muhammad Baqer Ghalibaf, le compagnon du major général Qassem Soleimani aujourd’hui décédé. Les négociations pourraient être alors reportées à une date encore plus éloignée.

L’administration américaine estime que le facteur temps ne joue pas en faveur de l’Iran, en raison de la grave crise économique qui pèse sur le peuple iranien. Elle en conclut qu’il « serait » dans l’intérêt de la République islamique de se précipiter vers l’accord sur le nucléaire avant que les troubles intérieurs ne s’aggravent. Biden est certainement conscient qu’il est pour quelque chose dans les sanctions sévères imposées à l’Iran. Mais le président américain ne se rend peut-être pas vraiment compte qu’il joue le jeu du guide de la Révolution Sayyed Ali Khamenei, dont la théorie est qu’on ne peut faire confiance à aucune administration américaine et que l’Iran devrait être autosuffisant et augmenter sa capacité nucléaire, sans tenir compte de la problématique de la communauté internationale.L’Iran estime que le temps est en sa faveur, car il possède une capacité de levier nucléaire 

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après avoir augmenté son enrichissement d’uranium à 20 %. Sayyed Ali Khamenei a déclaré qu’il est prêt à atteindre 60 % (90 % sont nécessaires pour fabriquer une bombe nucléaire).

L’Iran a refusé qu’un  représentant américain soit présent dans les négociations avec les Européens (4 + 1, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Chine et Russie), en exigeant que les USA lèvent d’abord toutes leurs sanctions. C’est loin d’être une position de faiblesse, bien au contraire. L’Iran n’a pas l’intention de donner à Biden ce qu’il a refusé de fournir à Trump et veut que les USA commencent par respecter leurs engagements, d’abord la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies. L’Iran dit n’avoir que faire des mots et des discours optimistes et exige que les USA cessent de continuer à violer le droit international.

L’Iran a bien des cartes dans son jeu et croit que sa position ferme entraînera la levée des sanctions américaines ou lui permettra d’acquérir une puissance nucléaire, ce qui serait une voie irréversible. La pression maximale exercée depuis 1979 n’a pas réussi à mettre l’Iran à genoux et ce n’est sûrement pas sous l’administration Biden qu’elle y parviendra. L’Iran ne voit ainsi aucune raison de se plier aux exigences de Biden l’appelant à revenir à la conformité en premier.

Il se pourrait aussi que le président Biden doive composer avec des têtes brûlées comme le premier ministre Benjamin Netanyahu. Le président des USA pourrait également vouloir prendre en considération ses alliés, notamment l’Arabie Saoudite et l’Europe, et même une partie de son administration, où ils sont nombreux à vouloir un changement de régime en Iran ou à « refuser de négocier avec lui », parce qu’il se rendra tôt ou tard.

Le général McKenzie a déclaré que ses officiers du renseignement l’ont informé que « l’Iran avait préparé 27 missiles, mais qu’il n’en a lancé que 16 ». Cela signifie que l’Iran a montré qu’il n’a pas tiré 11 missiles qu’il avait déployés pour atteindre d’autres cibles. Ce que le général américain n’a pas dit, c’est que l’Iran a informé les dirigeants irakiens de son intention de bombarder Ayn al-Assad à l’avance, afin de permettre aux USA de réduire leurs pertes. Effectivement, seuls 100 soldats ont été blessés.

L’Iran, qui n’a pas hésité à frapper les USA lorsque son général bien-aimé a été assassiné, ne tendra pas la main à Biden s’il ne lève pas les sanctions. En pareil cas, le monde doit s’attendre à voir l’Iran à progresser vers le point du non-retour de son programme nucléaire. Si Biden choisit de livrer une guerre contre l’Iran, il a déjà eu un avant-goût de ses missiles de précision à Ayn al-Assad. L’Iran est très loin d’être plus fort que les USA. Sauf que les USA comptent de nombreuses bases prises pour cibles par les missiles de Téhéran, qui n’hésitera peut-être pas à transformer cette menace en force de frappe. Il appartient à Biden de tirer les leçons de l’histoire et d’un dicton utilisé au Moyen-Orient : « Déduis ce qui se passera par ce qui s’est passé, car toutes choses se ressemblent ».

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