Enterrement de la hache de guerre : les Arabes vont reconnaître Assad et l’investissement arabe favorisera la reconstruction de la Syrie

By Elijah J. Magnier : @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le président du Soudan Omar el-Béchir a effectué une visite historique en Syrie, la première d’un dirigeant arabe depuis le début de la guerre imposée à la Syrie en 2011. El-Béchir a atterri à l’aéroport de Damas à bord d’un avion russe, ce qui donne un aperçu des efforts de Moscou pour ramener la Syrie dans la communauté arabe et internationale. Pendant les sept années de guerre, le Soudan n’a jamais fermé son ambassade à Damas. 

El-Béchir n’a pas voyagé seul. Le Soudan ne ferait pas un si grand pas en avant sans le soutien de ses alliés. Le président soudanais est un proche partenaire de l’Arabie saoudite et des Émirats dans leur guerre destructrice au Yémen. L’objet de sa visite était de déblayer le chemin de Damas pour d’autres dirigeants arabes, qui devraient présenter leurs hommages au président Bachar al-Assad en 2019. Leur objectif est d’écarter du coude la République islamique d’Iran, seul pays omniprésent sur la scène damascène. 

Ce n’est pas la première prise de contact entre des pays arabes et la Syrie depuis 2011. L’Égypte a maintenu des relations étroites avec la Syrie sur le plan diplomatique, politique et sécuritaire tout au long des années de guerre. Le Bahreïn, les Émirats, Oman, le Liban et la Jordanie sont aujourd’hui présents en Syrie. Du côté des pays occidentaux, l’Italie se prépare à rouvrir son ambassade, tandis que l’Allemagne et la France n’étaient pas totalement absentes ces dernières années. 

L’arrivée d’el-Béchir à bord d’un avion russe témoigne de la détermination du président Vladimir Poutine de tisser un réseau de relations entre le Moyen-Orient, l’Occident et la Syrie. Poutine veut que la Syrie reprenne ses relations diplomatiques avec les pays arabes et les autres pays. La Russie et la Syrie ont rejeté les conditions que les USA cherchent à imposer pour la reconstruction du pays et souhaitent que leurs forces indésirables quittent le Levant.

El-Béchir est allé en Syrie au moment où les pays du Moyen-Orient admettent l’échec de leur plan qui visait non pas à établir un nouveau régime, mais bien à créer un État en déliquescence au Levant. Leur soutien illimité aux groupes takfiris (c.‑à‑d. le groupe armé « État islamique » ou Daech et Al-Qaeda) poussait la Syrie vers un chaos total, qui menaçait tous les pays voisins à l’exception d’Israël. Tel-Aviv a accueilli les deux groupes religieux extrémistes, les a adoptés et a soutenu leur présence à sa frontière pendant toutes les années de guerre en Syrie. 

Après tant d’années de guerre, le président syrien est aujourd’hui plus rigide dans son approche envers Israël, sans avoir nécessairement l’intention de lancer une attaque pour reprendre le territoire syrien occupé par Israël sur les hauteurs du Golan. Assad se réjouit de voir qu’une résistance syrienne, similaire à celle du Hezbollah iranien, prend forme le long de la frontière et ailleurs au pays. 

Assad n’a pas changé sa position à l’égard de l’Iran. Bien au contraire, les années de guerre lui ont enseigné à se fier seulement à ceux qui, comme l’Iran, ont offert des milliards de dollars pour soutenir l’économie syrienne et livré des tonnes d’armes et des milliers d’hommes pour protéger l’intégrité territoriale de la Syrie.

Le président syrien n’a jamais étalé son soutien au Hezbollah. De 1982 jusqu’à maintenant, le groupe libanais a reçu des armes et un soutien financier qui passaient par la Syrie. Mais aujourd’hui, le lien est plus fort que jamais, d’autant plus que des centaines de membres du Hezbollah ont été tués sur le champ de bataille et que des milliers d’autres ont été blessés pour assurer l’unité du Levant. 

Puis oui, la position d’Assad envers le Hamas a effectivement changé. Il rejette toute médiation du secrétaire général du Hezbollah Sayyed Hassan Nasrallah et de l’Iran pour ramener le Hamas dans « l’Axe de la résistance ». Assad juge que le moment n’est pas venu de se réconcilier avec le groupe palestinien, dont des centaines de membres ont combattu dans les rangs de Daech et d’Al-Qaeda et ont été responsables de la mort de Syriens. 

Le président syrien est resté ferme tout au long de la guerre, même lorsque Daech (appelé front al-Nosra en 2013 avant que Joulani, son dirigeant, prête allégeance à Ayman Zawahiri) est parvenu à la place des Abyssins à Damas, en menaçant le gouvernement et la présidence. L’Arabie saoudite et les USA ont alors offert à Assad de le reconnaître comme président légitime de la Syrie s’il abandonnait le Hezbollah, l’Iran et le Hamas. Bien au fait de la fourberie de ses interlocuteurs, Assad a refusé et s’est tourné plutôt vers ses partenaires dignes de confiance (le Hezbollah et l’Iran) pour l’aider à gagner la guerre imposée sur son pays.

La visite d’El-Béchir exprime la volonté de ses commanditaires de reconnaître la victoire d’Assad et sa direction du pays par crainte de le laisser entre les mains de la Russie et de l’Iran, qui recueillent les fruits de leur victoire en Syrie. 

Le jeune Bachar devenu président à 35 ans en a aujourd’hui 53 et a acquis une expérience politique et une expérience de la guerre sans équivalent. Assad est pragmatique et nullement idéologue. Il ne verra pas d’inconvénient à transiger avec le Qatar, l’Arabie saoudite et les USA, qui ont pourtant été les fers de lance de la guerre contre la Syrie qui a causé sa destruction. Plus encore, Assad est prêt à accueillir ces pays et à les inviter à prendre part à la reconstruction malgré l’absence de confiance. C’est ce qu’on appelle l’art de l’impossible.

La reconnaissance d’Assad comme président de la Syrie par les pays responsables des années de guerre ouvrira les portes à quiconque est prêt à participer à la reconstruction, même si les USA continuent d’occuper le nord-est de la Syrie pendant des décennies et que la Turquie poursuit son occupation du nord-ouest du pays.

El-Béchir souhaite que Damas réintègre la Ligue arabe, qui a évincé la Syrie en 2012, une fois qu’Assad sera reconnu par les Arabes comme le président légitime du pays. La Syrie est un État et se comporte comme tel. Loin de chercher vengeance, elle offre plutôt une part du gâteau damascène à quiconque est prêt à contribuer à la reconstruction du pays.

La visite du président soudanais était prévue depuis plus d’un an, avec la bénédiction des pays qui s’opposaient le plus farouchement à Assad. Ces pays ont accepté leur défaite et admettent que la Syrie ne peut tomber. La Turquie aussi revoit sa position, comme le prouve la plus récente affirmation du ministère des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu : « Si les élections [syriennes] sont démocratiques et dignes de confiance, nous envisagerons tous les scénarios [donc coopérer avec Assad s’il est réélu] ». Les relations turco-syriennes sont bien plus compliquées que les relations arabo-syriennes. Les troupes d’Ankara occupent une partie de la Syrie et protègent Al-Qaeda et ses alliés à Idlib. Sauf que le président Erdogan partage un même objectif avec Damas : ils souhaitent tous les deux le retrait des forces d’occupation américaines et empêcher les Kurdes de protéger ces forces et d’imposer leur enclave au nord-est de la Syrie. 

La porte menant à la reconnaissance d’Assad comme président de la Syrie est maintenant ouverte à tous les Arabes sans exception, tout comme leur investissement dans la reconstruction du pays. L’heure est venue d’enterrer la hache de guerre arabe au Levant. 

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