Pourquoi Zarif attribue-t-il l’échec du gouvernement à Soleimani?

Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

La fuite de l’entretien de trois heures entre le ministre iranien des Affaires étrangères Jawad Zarif et l’économiste et conseiller présidentiel iranien Saeed Laylaz a soulevé une tempête en Iran et à l’étranger. La réaction nationale à l’entretien entre les deux hommes, qui remonte à mars dernier et qui était censé rester dans les archives du ministère des Affaires étrangères, embarrasse à la fois Zarif et le président Hassan Rouhani, qui a ordonné une enquête immédiate. La fuite audio aide-t-elle ou nuit-elle au ministre des Affaires étrangères Mohamad Jawad Zarif et au gouvernement de Cheikh Rouhani? La fuite provient-elle du bureau du président ou du ministère des Affaires étrangères pendant que le ministre était à l’extérieur du pays, au Qatar et en Irak? La fuite est certainement révélatrice et mérite que l’on se penche sur certains détails essentiels.

En Iran, rien n’est le fruit du hasard et chaque geste est mûrement réfléchi. Mais une chose est sûre : la fuite concerne exclusivement l’échec de l’accord sur le nucléaire iranien, le fameux Plan d’action global commun (PAGC) signé par le président Barack Obama en 2015 et révoqué unilatéralement par l’administration Trump en 2018. Elle concerne également la popularité de Zarif et ses réalisations (ou l’absence de celles-ci) pendant son mandat. Le ministre iranien des Affaires étrangères cherchait-il à défendre ses intérêts, ceux de la ligne politique (pragmatique) qu’il représente ou ceux de l’Iran?

L’objectif étant de justifier l’échec du gouvernement actuel du président Rouhani, Zarif a choisi comme cible le brigadier général Qassem Soleimani, qui dirigeait un « gouvernement de terrain » (un gouvernement parallèle à celui dirigé par le président Rouhani). Il convient de noter que le ministre iranien des Affaires étrangères a choisi de ne pas blâmer l’administration de Donald Trump, qui a révoqué l’accord sur le nucléaire. Cependant, contrairement à ce qui est ressorti de la fuite, Zarif a répété qu’il « rencontrait Soleimani chaque semaine pour se coordonner ».

Pendant toute la conversation fuitée, les propos du ministre iranien des Affaires étrangères concernaient avant tout l’accord sur le nucléaire, tout en s’inquiétant du fait que sa « popularité est passée de 85 % à 60 % pendant que celle de Soleimani grimpait de 70 % à 90 %. » Cela signifie que le peuple iranien soutenait ce que Soleimani faisait sur le terrain, malgré les critiques de Zarif. Ce dernier a déclaré qu’il « suivait les statistiques de l’Université du Maryland », ce qui donne l’impression de se préoccuper de cette concurrence non déclarée avec Soleimani. 

Le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré que « les gens ont voté pour ce président et ce gouvernement (approuvé par le Parlement) ». Cependant, le ministre iranien n’était pas cohérent et n’a pas pu expliquer pourquoi la plupart des Iraniens soutenaient davantage les actes de Soleimani que les siens. Le gouvernement de Rouhani a été incapable de réaliser quoi que ce soit durant son mandat. La diplomatie iranienne n’a pas réussi à briser l’isolement imposé à l’Iran. L’influence croissante de l’Iran au Moyen-Orient, elle est due aux interventions militaires orchestrées par le Corps des gardiens de la Révolution iranienne, qui a permis aux alliés de l’Iran au Moyen-Orient de gagner en force et à l’Iran de devenir une puissance régionale.

Zarif a affirmé en savoir peu sur les événements en Syrie, l’attaque contre la base US d’Ayn al-Assad et l’avion ukrainien abattu. Il s’est plaint d’être le dernier à être informé des affaires d’État parce que « c’est le terrain qui décide ». 

Le ministre iranien des Affaires étrangères minimise toutefois que l’échec du PAGC est dû à son appréciation erronée du degré d’engagement de l’Occident. Zarif a cru au PAGC et a signé un accord fondé sur des bases chambranlantes, qui se sont rapidement effondrées. Lorsque le président Barack Obama a signé l’accord, il a remis à l’Iran une partie de ses avoirs gelés, mais rien de plus sur quoi Zarif pourrait tirer avantage. L’accord s’est enlisé jusqu’à ce qu’il soit taillé en pièces par Trump dès son arrivée à la Maison-Blanche.

« L’accord sur le nucléaire était une conséquence de la Révolution et des sacrifices des dizaines de milliers de martyrs. Il n’appartient pas au ministre Zarif. Depuis quand les succès du terrain sont-ils sacrifiés au profit du succès de la diplomatie uniquement pour satisfaire le ministère des Affaires étrangères? La diplomatie c’est un outil et non pas un objectif, ce que le ministre Zarif ne semble pas saisir. Une diplomatie intelligente repose avant tout sur les succès obtenus sur le terrain avant la négociation. C’est seulement grâce aux gains de l’Iran et de ses alliés sur le terrain, ainsi qu’aux réalisations de Qassem Soleimani, si les USA et leurs partenaires européens et arabes sont prêts à discuter avec l’Iran de son influence en Palestine, au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen », a commenté un décideur à Téhéran.

L’interview illustre à quel point le ministre des Affaires étrangères était frustré, ainsi que toute l’importance que l’accord sur le nucléaire a pour lui et qu’il conçoit comme son accomplissement. Lorsque l’accord sur le nucléaire a été conclu, Zarif a été accueilli en Iran comme un héros et une statue a été érigée en l’honneur de son habileté à négocier. S’agissait-il d’une victoire des pragmatiques sur les partisans de la ligne dure? Pas du tout. Sayyed Ali Khamenei a été président de l’Iran de 1981 et 1989 et comprend le fonctionnement d’un État. Lorsque Rouhani a été élu, Sayyed Khamenei a autorisé le ministère des Affaires étrangères à négocier avec les USA. Lorsque ceux-ci ont révoqué l’accord, Sayyed Khamenei a répété à Zarif ce qu’il avait dit avant la négociation, à savoir qu’il ne faut pas se fier aux engagements de l’Occident. Le ministre iranien des Affaires étrangères pensait pouvoir compter sur les Européens pour maintenir l’accord à flot et combler le vide. Sayyed Khamenei a permis à Zarif d’essayer, mais en réitérant que les Européens sont aussi fourbes que les Américains. Jamais le ministre iranien des Affaires étrangères n’avait imaginé que l’Occident pouvait le trahir.Zarif essaie toujours de se comporter comme un décideur dans toutes sortes de circonstances. Avant les dernières négociations de Vienne par exemple, il a déclaré que l’Iran répondrait à chaque mesure positive des USA par une mesure similaire. Sayyed Khamenei était pourtant catégorique quant à la politique à adopter : aucun petit pas simultané n’était autorisé à Vienne. Toutes les sanctions doivent être levées, sans quoi il n’y aura pas d’accord. Zarif a été remis à sa place et on lui a dit 

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que ses talents de négociateur n’étaient plus nécessaires si c’était pour improviser, car il a une ligne directrice à suivre sans possibilité de la modifier.

Supposons que l’objectif de la fuite de l’interview était de discréditer Zarif et de l’écarter du cercle des décideurs de confiance. D’après ce qu’a dit Zarif sur sa méconnaissance des faits, il est clair qu’l ne faisait déjà pas partie de ce cercle. Par exemple, jusqu’au jour de l’interview, Zarif (qui a déclaré dans le document audio que l’Iran a envoyé des troupes en Syrie en 2015) semble ignorer le fait que l’Iran était présent en Syrie depuis les années 1990 et qu’il n’a pas envoyé des troupes, seulement des conseillers militaires, dont le nombre a fluctué entre 100 et 150. De plus, c’est le brigadier général du Corps des gardiens, Qassem Soleimani, qui a convaincu le président Vladimir Poutine de la nécessité de se joindre à la guerre en Syrie, en proposant aux troupes alliées de l’Iran de mettre à profit les conquêtes de l’armée de l’air russe. Au départ, la Russie n’a pas envoyé de troupes en Syrie, mais seulement un petit contingent chargé de protéger ses bases aériennes et navales.

La Russie n’avait pas l’intention non plus de libérer toute la Syrie lorsqu’elle s’est lancée dans la guerre. Elle ne voulait que faire de petites conquêtes rapides pour arrêter la guerre et conclure un accord avec les USA. Le rejet par ceux-ci de tout accord avec la Russie a poussé ses forces à se coordonner avec l’Iran et ses alliés pour poursuivre le combat. L’arène syrienne était très dynamique et évoluait rapidement. L’ignorance par Zarif du cours des événements en Syrie est surprenante. Cela confirme également son accès limité à l’information.

Zarif a toujours discuté avec Sayyed Ali Khamenei de son opinion sur les questions liées à l’Occident, principalement les relations avec l’Europe et les USA. Il aurait réussi à apporter de profonds changements en Iran si Trump et Pompeo n’avaient pas puissamment et stupidement contribué à affaiblir Zarif, Rouhani et les pragmatiques. Le succès de Zarif à remettre le PAGC sur ses rails aurait redonné sans problème la majorité aux pragmatiques au Parlement et à la présidence en 2021. 

À de multiples reprises, Rouhani et Zarif ont voulu réduire le soutien financier aux alliés de l’Iran. Sayyed Khamenei et Soleimani ont bloqué ces réductions. Zarif ne savait pas non plus ce que faisait le Corps des gardiens en Syrie et en Irak. Le ministère des Affaires étrangères n’a pas été informé des détails tactiques (qui sont très importants), mais seulement de la situation globale.

Peut-être que ceci explique cela : sur une chaîne de télévision publique affiliée au Corps des gardiens, un commentateur politique iranien a accusé un membre du gouvernement de Rouhani (Jawad Zarif) d’avoir incité les USA à assassiner le général Qassem Soleimani. Cela laisse entendre que Zarif pourrait avoir involontairement livré trop d’informations aux USA : « Si les insinuations voulant que Soleimani était l’obstacle à des relations entre l’Iran et les USA ont été transmises aux USA par l’entremise de Zarif, cela aurait été la plus extraordinaire invitation à commettre un assassinat. »

Le commandant de la Brigade al-Qods était en effet un décideur de terrain, capable de combler tous les besoins de ses alliés en quelques heures et d’adapter la capacité militaire de l’Iran en quelques coups de fil. C’est d’ailleurs pourquoi tous s’entendent pour dire qu’en assassinant Soleimani, l’Iran a été frappé durement. 

Zarif semble avoir gravement porté atteinte à la sécurité nationale iranienne et n’a pas fait attention à ce que son ami et homologue John Kerry a révélé. Sur le plan intérieur, le ministre des Affaires étrangères a raconté au monde entier comment le Corps des gardiens s’est servi de la compagnie aérienne nationale Iran Air pour assurer six vols par jour pour des raisons militaires. Il a également déclaré que Kerry lui avait transmis cette information, dénonçant ainsi le secrétaire d’État des USA d’avoir révélé des renseignements classifiés à un ministre des Affaires étrangères d’un pays hostile. Zarif a également révélé qu’Israël avait bombardé 200 cibles iraniennes en Syrie, alors que Téhéran n’a jamais reconnu que ses positions avaient été touchées directement. Ces révélations montrent le manque de professionnalisme auquel on attend d’un ministre iranien, qui met en péril la sécurité nationale de l’Iran en plus d’exposer son homologue américain John Kerry à des interrogatoires dans son pays. Zarif a commis une autre erreur en déclarant que « le personnel de sécurité contrôle le ministère des Affaires étrangères », ce qui confirme, par exemple, l’affirmation des USA selon laquelle l’ambassadeur iranien au Yémen Hasan Irlu est un officier du Corps des gardiens.

L’Iran était engagé dans une guerre non déclarée avec les USA, Israël et ses voisins arabes dont s’occupait Soleimani. Ce dernier faisait face à l’adversité, à laquelle s’ajoutait la longue liste des relations compliquées avec les alliés de l’Iran, principalement en Irak, et la situation délicate en Syrie avec la Russie. Ce qui porte à croire que personne dans la République islamique n’avait le temps de s’occuper des pouvoirs de Zarif.

Certains membres du Parlement iranien envisageraient de convoquer une session d’urgence, en invoquant l’article 234, afin de destituer le ministre des Affaires étrangères Jawad Zarif pour avoir révélé des informations liées à la sécurité nationale. Toutefois, selon des sources à Téhéran, il est peu probable que cela se produise puisque le gouvernement n’a plus que quelques semaines au pouvoir.

Sayyed Ali Khamenei a placé la barre haute : rien d’autre ne sera accepté que le PAGC de 2015 sans modifications, dont la mise en œuvre doit être confirmée. Cela signifie que si l’accord est signé en mai, il faudra plusieurs mois à l’Iran pour s’assurer que les USA lèvent toutes les sanctions et que les fonds iraniens gelés sont de retour. Par conséquent, cela ne sera pas considéré comme une victoire pour les pragmatiques lors des prochaines élections présidentielles de cet été, puisque le gouvernement de Rouhani devrait quitter ses fonctions avant. 

Zarif a voulu faire croire aux auditeurs que le Corps des gardiens voulait saboter le PAGC dont la mise en œuvre remonte à l’époque où le président Ahmadinejad était au pouvoir. Cependant, la signature de 2015 et les pourparlers de Vienne de 2021 n’auraient jamais eu lieu sans l’accord de Sayyed Khamenei. La levée des sanctions est une demande stratégique nationale. L’Iran se fait un plaisir de négocier la restitution de ses richesses gelées et la levée de toutes les sanctions en échange de l’abandon d’une bombe nucléaire dont il ne veut pas se doter. 

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