
Par Elijah J. Magnier –
Les divisions qui traversent les États-Unis conduisent à une question plus difficile encore : comment un président élu sur la promesse de « l’Amérique d’abord » s’est-il retrouvé responsable d’une guerre dont l’orientation stratégique avait initialement été dictée par Israël ?
Cette dernière partie examine le renversement qui se trouve au cœur de la relation entre les États-Unis et Israël. Israël a contribué à déclencher et à façonner la confrontation avec l’Iran, avant de passer progressivement à l’arrière-plan, à mesure que le conflit devenait une lutte directe et de plus en plus coûteuse entre Washington et Téhéran. Dans le même temps, Israël a continué à s’opposer aux projets américains à Gaza, au Liban et en Syrie, laissant les États-Unis supporter l’essentiel du poids d’une guerre tout en demeurant incapables, ou réticents, à contrôler l’allié qui avait contribué à les y entraîner.
8. Israël a déclenché la guerre ; l’Amérique en a hérité
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Israël n’a pas été un acteur secondaire de cette confrontation. Il en a été la principale force motrice.
Pendant des années, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a soutenu que le programme nucléaire iranien, son arsenal de missiles et ses alliances régionales constituaient une menace existentielle. Il a appelé à plusieurs reprises à une intervention militaire et présenté la destruction des capacités iraniennes comme essentielle à la survie d’Israël.
Israël a contribué à définir la menace, à fixer les objectifs et à déclencher la guerre. Il a encouragé Washington à croire que l’Iran pouvait être frappé, ses dirigeants éliminés, sa puissance militaire détruite et son système politique déstabilisé sans provoquer une confrontation régionale incontrôlable.
Pourtant, la responsabilité politique du conflit s’est progressivement déplacée.
Israël reste militairement engagé et continue de considérer l’Iran comme un ennemi stratégique. Mais Netanyahu ne place plus l’Iran au centre de son agenda politique public, comme il le faisait lorsqu’il préparait et lançait la confrontation. Il concentre désormais davantage son attention sur Gaza, le Liban, la Syrie et les élections qui approchent.
Israël ne participe pas directement aux négociations destinées à mettre fin au conflit. La confrontation décisive oppose désormais Washington à Téhéran.
Ce sont aujourd’hui les forces américaines qui imposent le blocus naval, procèdent au déminage, protègent la navigation et affrontent directement l’Iran. Washington dirige les efforts diplomatiques, absorbe les répercussions politiques et supporte la charge économique. Israël s’est replié vers l’arrière tandis que les États-Unis restent pris au piège en première ligne.
Dans le même temps, Netanyahu continue d’entraver la diplomatie américaine sur d’autres fronts.
À Gaza, Trump a présenté ses initiatives comme des avancées historiques. Israël a pourtant poursuivi ses frappes après le cessez-le-feu, restreint l’aide humanitaire, maintenu son contrôle sur de vastes territoires et refusé d’avancer vers un retrait et la reconstruction.
Netanyahu a publiquement rejeté le plan révisé en quinze points présenté par Trump, qui liait le désarmement du Hamas à un retrait israélien progressif et au déploiement d’une force internationale de stabilisation. Il a déclaré qu’Israël ne se retirerait pas avant le désarmement complet du Hamas et a rejeté toute perspective conduisant à la création d’un État palestinien.
La portée de ce désaccord dépasse la simple question de l’ordre dans lequel ces mesures devraient être appliquées. Le Premier ministre israélien rejetait ainsi le projet diplomatique central d’un président dont l’administration fournit à Israël des armes, des renseignements, une protection diplomatique et une couverture stratégique.
La même dynamique est visible au Liban. Washington a négocié des cessez-le-feu et engagé des pourparlers, mais Israël a poursuivi sa campagne aérienne, conservé des positions à l’intérieur du territoire libanais et élargi ses exigences. La médiation américaine n’a pas réussi à transformer les accords de cessation des hostilités en un retrait durable.
En Syrie, Washington a levé les sanctions, développé ses relations avec le nouveau gouvernement et retiré la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme afin de faciliter sa reconstruction et son intégration régionale. Israël a néanmoins poursuivi ses frappes aériennes et ses incursions territoriales, compromettant la stabilité que Washington prétendait soutenir.
Israël a également traité la Turquie, membre de l’OTAN et pays avec lequel Trump entretient des relations étroites, comme un rival stratégique. Il a attaqué des installations militaires syriennes susceptibles d’accueillir des forces turques et multiplié les avertissements de plus en plus menaçants à l’égard d’Ankara.
La politique israélienne entre ainsi en conflit avec celle d’un allié des États-Unis au sein de l’OTAN, ainsi qu’avec l’objectif déclaré par Washington de stabiliser la Syrie.
Les États-Unis disposent de moyens de pression. Ils pourraient conditionner leurs livraisons d’armes, leur partage de renseignements, leur financement et leur protection diplomatique. Le problème est que Trump paraît politiquement réticent ou incapable de les employer de manière décisive.
Israël bénéficie par conséquent du soutien américain sans accepter une véritable direction de la part de Washington. Ses actions compliquent les relations des États-Unis avec leurs partenaires arabes et avec la Turquie, accentuent l’instabilité régionale et entravent les efforts américains pour trouver une issue à la guerre contre l’Iran.
Le renversement stratégique est saisissant. Israël a contribué à entraîner les États-Unis dans la confrontation, est passé à l’arrière-plan lorsque la guerre s’est prolongée et est devenue coûteuse, tout en conservant la liberté de poursuivre ailleurs des politiques qui compromettent les objectifs américains.
Washington paie à la fois le prix de la guerre qu’Israël a contribué à déclencher et celui de son incapacité à contenir l’allié qui l’a encouragée.
9. La facture militaire et civile continue de s’alourdir
Les dégâts directs subis par le dispositif militaire américain dans la région sont considérablement plus importants que Washington ne l’avait initialement reconnu. Les missiles et les drones iraniens ont frappé au moins onze bases américaines dans sept pays du Moyen-Orient, endommageant des pistes, des radars et des systèmes de surveillance, des installations de défense aérienne, des dépôts de munitions, des centres de commandement et des infrastructures résidentielles. Le quartier général de la Cinquième flotte à Bahreïn figure parmi les sites ayant subi de lourds dégâts.
Des évaluations indépendantes ont estimé le coût de la réparation des bases à environ cinq milliards de dollars, sans compter certaines armes détruites, des aéronefs, des équipements de renseignement et des systèmes de défense aérienne. Des estimations plus larges ont évalué les dégâts causés aux infrastructures à neuf milliards de dollars. Ces chiffres restent provisoires : le conflit se poursuit, de nouvelles attaques demeurent possibles et le Pentagone n’a publié aucune évaluation exhaustive.
L’écart est encore plus important lorsque l’on considère le coût global de la guerre. L’administration a estimé que les six premiers jours avaient coûté au moins 11,3 milliards de dollars. En juillet, le Pentagone évaluait le coût total à 37,5 milliards de dollars, tout en demandant 87,6 milliards supplémentaires au Congrès, dont plus de 67 milliards destinés aux opérations militaires liées à l’Iran ainsi qu’au remplacement des armes et des équipements. Trump a également proposé un budget de défense de 1 500 milliards de dollars pour 2027, bien que cette somme couvre l’ensemble des forces armées et ne puisse être attribuée uniquement à la guerre contre l’Iran.
Les évaluations indépendantes sont nettement supérieures aux chiffres officiels. Une estimation détaillée a calculé que les soixante premiers jours avaient coûté environ 72 milliards de dollars, en incluant les opérations, les munitions utilisées, les équipements endommagés et le soutien apporté à Israël. D’autres médias américains ont estimé que le coût actuel avoisinait un milliard de dollars par jour. Cette différence s’explique notamment par le fait que les déclarations officielles n’ont pas toujours intégré le coût total du remplacement des systèmes d’interception avancés, de la réparation des bases, du redéploiement des forces et de la reconstitution des stocks d’armes épuisés.
Les ménages américains paient une facture supplémentaire. Fin juin, des chercheurs estimaient que les consommateurs avaient déjà dépensé 64 milliards de dollars de plus en essence et en diesel, soit environ 486 dollars par foyer. Depuis, la charge n’a cessé de croître. Les États-Unis consommant environ 374 millions de gallons d’essence par jour, toute augmentation durable d’un dollar par gallon transfère approximativement 374 millions de dollars par jour des automobilistes vers le secteur énergétique, soit une charge annualisée de plus de 136 milliards de dollars. Ce calcul ne tient pas compte de l’augmentation des prix des denrées alimentaires, des transports, de l’électricité et des biens de consommation.
La facture militaire et économique définitive ne peut pas encore être établie, car la guerre n’est pas terminée et sa fin n’a pas été officiellement déclarée.
10. Le coût électoral qui se profile
La guerre pourrait désormais devenir l’un des enjeux déterminants des élections de mi-mandat de novembre, au cours desquelles se joueront le contrôle de la Chambre des représentants et trente-cinq sièges au Sénat.
La cote de popularité de Trump est tombée à environ 33 %, tandis que le soutien à la guerre a reculé aux alentours de 31 %. Le soutien parmi les républicains s’est également affaibli, indiquant que l’opposition ne se limite plus aux démocrates. La majorité des Américains s’attend désormais à ce que le conflit se prolonge, alors que les prix de l’essence et, plus généralement, le coût de la vie restent au premier rang de leurs préoccupations.
Ce retournement politique est particulièrement dommageable, car les républicains avaient exploité avec une grande efficacité la hausse des prix du carburant contre l’administration Biden. Ils doivent aujourd’hui défendre des prix supérieurs à quatre dollars le gallon pendant une guerre déclenchée par un président républicain qui avait fait campagne en promettant d’éviter les conflits à l’étranger et de réduire les dépenses des ménages.
Les récents sondages accordent aux démocrates une avance de huit points sur les républicains pour ce qui concerne la gestion du coût de la vie. Cela ne détermine pas l’issue du scrutin, mais place les candidats républicains vulnérables dans la position difficile de devoir défendre une guerre coûteuse, la hausse des prix et les demandes de dépenses militaires supplémentaires, sans pouvoir présenter ni victoire claire ni accord permettant de mettre fin au conflit.
Si la guerre se poursuit pendant la campagne électorale, la question posée aux candidats républicains sera simple : pourquoi les électeurs américains devraient-ils supporter une hausse des prix, une réduction des dépenses intérieures et une facture militaire toujours plus lourde pour atteindre des objectifs que Washington n’a cessé de revoir à la baisse sans parvenir à les réaliser ?
Conclusion
Rien de tout cela ne signifie que l’Iran a gagné.
L’Iran a subi des pertes dévastatrices, dont sa population supportera les conséquences bien après la fin des combats. Mais on ne juge pas une guerre uniquement en déterminant quel camp a subi le plus de destructions. On la juge en comparant le résultat politique aux objectifs et aux coûts de ceux qui ont choisi de la mener.
Les États-Unis sont entrés dans le conflit en évoquant un changement de régime, le contrôle du pétrole iranien et la destruction des capacités nucléaires et balistiques de l’Iran. Ils cherchent désormais une porte de sortie centrée sur le rétablissement du trafic maritime et la réduction des prix de l’énergie.
Cette réduction des ambitions coïncide avec une accumulation des coûts : bases endommagées, stocks d’armes épuisés, dizaines de milliards de dollars de dépenses militaires, hausse des factures énergétiques des ménages, recul de la crédibilité présidentielle, alliances mises à rude épreuve et danger électoral grandissant pour le Parti républicain. Israël, qui a contribué à provoquer la confrontation, est entre-temps passé à l’arrière-plan tout en continuant à rejeter les projets régionaux de Washington.
Ces conséquences inciteront d’autres États à réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis. Ils n’ont pas besoin de remplacer Washington par une autre puissance hégémonique. Il leur suffit de développer suffisamment d’alternatives dans les domaines du commerce, de la finance, de la défense, de l’énergie et de la diplomatie pour se protéger de l’imprévisibilité américaine.
Les États-Unis restent immensément puissants. Mais l’hégémonie ne dépend pas uniquement de la capacité à punir. Elle exige que les autres États considèrent le leadership américain comme crédible, prévisible et préférable aux solutions alternatives.
Les États-Unis n’ont pas perdu leur capacité de destruction. Ils ont perdu quelque chose de plus difficile à reconstruire : la confiance dans le fait que leur puissance produit de l’ordre, que leurs accords sont fiables, que leurs alliances offrent une protection et que leur leadership sert des intérêts dépassant leurs propres exigences coercitives immédiates.
Cela pourrait bien constituer la perte américaine la plus durable de cette guerre.
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