Netanyahou cherche l’aide de Poutine, qui « mène le bal » en Syrie: Israël n’est pas en mesure de livrer une nouvelle guerre

(photo credit:SPUTNIK/ALEXEI NIKOLSKY/KREMLIN VIA REUTERS)

 

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Par Elijah J. Magnier– @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, s’est rendu à la station balnéaire russe de Sotchi pour y rencontrer le président russe, Vladimir Poutine, considéré comme celui qui « mène le bal » en Syrie, pour tenter en vain de tirer du Kremlin ce qu’il n’a pu obtenir de Washington concernant sa frontière avec la Syrie.

Dans chaque guerre, c’est bien connu, c’est le gagnant qui impose ses conditions au perdant. Le premier ministre israélien a misé sur le mauvais cheval et a cru, à l’instar de bien des dirigeants du monde, que Bachar al-Assad serait renversé en 2012, quelques mois à peine après la guerre imposée à la Syrie. Netanyahou était sûr que « l’axe de la résistance » (Iran – Syrie – Hezbollah) perdrait la guerre et que Damas tomberait sous la coupe des extrémistes takfiris. Au fait, Israël n’a pas d’alliance avec les djihadistes sunnites, si ce n’est qu’ils ont déclaré une guerre sectaire contre les chiites en général et le Hezbollah en particulier, qui devait avoir comme « heureuse conséquence » de couper la voie de ravitaillement vitale entre Téhéran, Damas et Beyrouth.

L’échec du projet extrémiste au Moyen-Orient (Daech et son « État islamique » et Al-Qaeda sous le nom d’emprunt d’al-Nosra ou de Hay’at Tahrir al Sham) a relevé l’indice de danger pour Israël. L’armée de l’air israélienne a bombardé l’armée syrienne à répétition et a fourni un soutien logistique aux combattants d’Al-Qaeda au sud de la Syrie à plusieurs reprises, dans l’espoir qu’ils l’emportent et forment une zone tampon, afin d’empêcher toute présence du Hezbollah et de l’Iran à la frontière même d’Israël. En outre, quand Israël a bombardé des entrepôts iraniens à l’aéroport de Damas, certains d’entre-eux étaient destinés à des groupes actifs dans le secteur du Golan. L’armée de l’air israélienne a aussi tué à Damas une personnalité du Hezbollah, Samir al-Kintar, qui était chargé du recrutement dans le secteur du Golan.

Les opérations israéliennes ont rendu Damas et ses alliés (Hezbollah et Iran) encore plus déterminés à subjuguer et à vaincre Al-Qaeda au sud de la Syrie. Le secrétaire général du Hezbollah, Sayed Hassan Nasrallah, a déclaré que le front face à Israël s’étend de Naqoura (au sud du Liban) aux hauteurs du Golan occupé (en Syrie), qui constitue pour ses militants un même cadre opérationnel contre Israël.

La crainte et la préoccupation d’Israël concernant le Hezbollah et l’Iran sont-elles réalistes? Le président syrien a déclaré à de nombreuses reprises son intention de récupérer l’ensemble du territoire syrien. Il n’en demeure pas moins que la réalité sur le terrain rend cet objectif plutôt difficile à accomplir dans un proche avenir :

1.Au nord-est, les forces américaines ont établi 12 bases militaires dans le secteur contrôlé par les Kurdes, dont deux aéroports militaires. Ce qui laisse présager que les USA ont l’intention de rester en Syrie pour longtemps. Bref, leur départ est loin d’être imminent. Pour leur part, les Kurdes veulent se doter d’un État indépendant ou d’une fédération dans cette partie du pays sous la protection des USA. Ce qui conduira inévitablement à une longue négociation avec Damas en vue de trouver un compromis ou un terrain d’entente pour empêcher la partition de la Syrie.

2.La Turquie maintient une présence armée dans le nord et occupe plusieurs villes, afin d’empêcher la création d’un « État du Rojava » (de al-Hasaka jusqu’à Efrin) élargi à sa frontière et de disposer d’un bastion en Syrie, en ayant recruté des milliers de mandataires syriens pour y parvenir. La Turquie maintient aussi une présence armée à Bachiqa en Irak et refuse toujours de retirer ses troupes après deux ans de négociations avec Bagdad. La négociation d’un retrait par Ankara ne sera donc pas une mince tâche pour Assad.

3.La bataille contre Daech se poursuit. Des villes importantes comme Deir Ezzor, al-Mayadin, Abou Kamal et Al-Qaem ne seront pas libérées en un rien de temps, même si le destin de Daech a été scellé et qu’il devrait être défait pendant l’année qui vient des deux côtés de la frontière (Syrie et Irak).

4.Al-Qaeda (front al-Nosra ou Hay’at Tahrir al-Sham) exerce un contrôle absolu sur la ville d’Idlib au nord, appelée à devenir la quatrième ville à être englobée dans la zone de désescalade russo-turco-iranienne. La délocalisation, la fusion ou la dissolution d’Al-Qaeda à l’intérieur d’autres groupes de rebelles syriens exigeront beaucoup d’efforts de la Turquie, qui devraient se traduire aussi par une augmentation de l’influence turque en Syrie et par une présence continuelle d’Al-Qaeda, quoique sous une autre forme.

5.Assad et ses alliés agissent en fonction de leurs priorités. De 2013 à 2016, la priorité était d’ignorer Daech et de s’en prendre à Al-Qaeda et aux rebelles syriens qui recevaient une aide financière et de l’équipement militaire de l’Occident et des pays de la région. Ils représentaient le plus grand danger pour Assad et Damas, la capitale. À la suite de l’intervention russe, des accords sur la désescalade, du différend entre le Qatar et l’Arabie saoudite (les fournisseurs des rebelles et d’Al-Qaeda) et de la mise au rencart du programme de formation de la CIA et de sa fourniture d’armes à Al-Qaeda et aux rebelles, la priorité s’est tournée vers Daech, devenu depuis un orphelin qui a perdu son soutien régional et international. Israël n’est donc pas la priorité d’Assad aujourd’hui, mais il pourrait en être autrement demain.

 

En fait, la longue guerre syrienne a enseigné à Assad qu’il devait se résoudre à accepter la destruction de l’infrastructure et la perte d’hommes pour défendre la cause de l’unité (encore partielle) du pays et assurer la défaite des idéologues extrémistes (Daech et Al-Qaeda), ce qu’il n’aurait pas accepté avant 2011. Ainsi, le président syrien, avec l’appui de l’Iran et du Hezbollah, a formé un nouveau groupe appelé le « Hezbollah syrien » et d’autres groupes motivés par une idéologie similaire appelés à combattre Israël pour reprendre le territoire occupé que sont les hauteurs du Golan. Assad, tout comme le Hezbollah d’ailleurs, n’entend pas prendre l’initiative d’attaquer Israël, car il n’a aucune revendication en territoire israélien. Assad et le Hezbollah ont toutefois l’intention de reprendre les territoires occupés au Liban et en Syrie et vont probablement choisir la lutte armée pour parvenir à leurs objectifs.

Aujourd’hui, Israël sait qu’Assad ne renoncera pas au Golan et que l’expérience militaire unique et intensive que lui et ses alliés ont acquise après plus de six ans de guerre peut causer et causera des maux de tête à Israël, qui sera forcé de riposter et de finir par abandonner les hauteurs du Golan. Le seul objectif recherché par Netanyahou auprès de Poutine, c’est de maintenir sa prise sur le Golan, ce que le Kremlin ne peut lui accorder. C’est également la raison pour laquelle Israël a rejeté l’accord de désescalade entre la Russie et les USA dans le sud, car il n’offre pas de garantie à Israël à propos du Golan et ne prévoit aucun engagement de la Russie dans le conflit opposant Israël au Hezbollah.

La visite de Netanyahou à Sotchi a été un échec, car la Russie ne répondra pas favorablement aux exigences suivantes :

1.Israël veut mettre fin à toute présence iranienne à sa frontière. Moscou ne peut accueillir cette demande, en raison de la relation stratégique et de la collaboration énergétique établies entre la Russie et l’Iran. En outre, l’intervention russe dans la guerre syrienne a certes été décisive pour assurer la victoire d’Assad, mais celle-ci n’aurait pas été possible sans la présence de forces terrestres iraniennes (et des alliés) sur le terrain, qui ont aussi livré bataille en zones urbaines.

2.Convaincre la Russie de faire cesser la fourniture d’armes au Hezbollah par l’Iran est impossible. L’Iran a investi massivement en Syrie pour soutenir Assad et aussi pour maintenir la voie de ravitaillement avec le Hezbollah intacte. Quand Israël détruit des armes du Hezbollah, la Russie n’intervient pas. Elle n’intervient pas plus lorsque l’Iran fournit des armes au Hezbollah.

3.Netanyahou a parlé de coordination entre les forces aériennes russes et israéliennes au sud de la Syrie. Une fois la guerre terminée (elle est en voie de l’être), il n’y aura plus aucune raison pour l’aviation israélienne d’effectuer sa promenade habituelle dans le ciel syrien.

 

La victoire de « l’axe de la résistance » a ainsi donné lieu à un nouvel équilibre en défaveur d’Israël qui s’en soucie. Il est vrai que l’armée syrienne, le Hezbollah et l’Iran reprennent en main chaque ville où Daech est défait, ce qui inquiète vivement Tel-Aviv.

Netanyahou n’est donc pas en mesure de livrer une guerre ouverte contre le Hezbollah ou la Syrie, pour les raisons suivantes :

-parce que son front intérieur n’est pas préparé en vue d’une guerre

-parce que le Hezbollah syrien et d’autres groupes similaires ont acquis, à l’instar du Hezbollah, beaucoup d’expérience pendant la guerre, la vitesse et l’efficacité avec lesquelles ces forces combattent Al-Qaeda et Daech en étant l’illustration éloquente;

-parce que le Hezbollah a obtenu des armes perfectionnées (il en a utilisé certaines et en cache encore d’autres);

-parce que la guerre au Moyen-Orient tire à sa fin.

Israël devrait se préparer à s’adapter à cette nouvelle réalité : les deux superpuissances sont dorénavant à sa frontière et il a perdu l’exclusivité du ciel syrien et libanais. Le moment est d’ailleurs bien choisi pour accepter la nouvelle situation et la présence des nouvelles puissances à sa frontière que sont « l’axe de la résistance » et la Russie.

 

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