Il y aura un « avant Kirkouk » et un « après Kirkouk » : l’Irak ne sera pas divisé

 

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le projet de partition de l’Irak a reçu un coup fatal lorsque le premier ministre Haider Abadi a pris la décision d’envoyer l’armée et les forces de sécurité reprendre tous les territoires irakiens contrôlés par les Kurdes de Massoud Barzani. Le dirigeant kurde avait hissé les voiles pour naviguer vers la partition de l’Irak (sur une embarcation qui prenait l’eau), avec l’intention de créer un État kurde au nord du pays. À la suite de l’échec du projet de Barzani de tirer avantage de la lutte contre Daech en déclarant la création de son « État », chaque pays du Moyen-Orient l’a abandonné, parce que personne n’aime être associé à un échec.

Barzani avait envoyé des émissaires (j’en ai rencontré quelques-uns) autour du globe, qui étaient apparemment porteurs de résultats prometteurs : « plus de 80 pays ont promis de reconnaître le nouvel État du Kurdistan ». Mais il s’agissait de fausses promesses, d’autres alliances politiques (existantes) s’étant avérées plus solides, ce qui fait que Barzani s’est retrouvé seul avec ses promesses vides et ses conseillers peu fiables.

Les pays de la région, à commencer par l’Arabie saoudite et les Émirats, sont maintenant en train d’établir des relations claires et non ambiguës avec le gouvernement de Bagdad. Après avoir reçu l’autorisation du parlement, Abadi a morcelé d’une main de fer le projet de partition non seulement de l’Irak, mais de la région en entier, que devaient provoquer les Kurdes en Irak et en Syrie et les tentatives de changement de régime au Levant.

En moins de 48 heures, l’armée irakienne, avec l’ensemble des services de sécurité (unités de mobilisation populaire, forces antiterroristes, police fédérale) a étendu son autorité sur Kirkouk, Khanaqin (Diyala), Bachiqa, Makhmour (Ninive) et Sinjar, la ville qui mène à la frontière avec la Syrie. Bagdad vient ainsi de reprendre le contrôle de tout le territoire qui devait lui revenir, que l’administrateur américain Paul Bremer avait établi en 2003-2004 (il avait aussi défini les limites du Kurdistan).

Abadi a forcé les Peshmergas kurdes à reculer jusqu’aux anciens secteurs qu’ils contrôlaient en 2003, après avoir tiré avantage en 2014 de l’occupation, par le groupe armé « État islamique », de larges pans du territoire irakien au nord, au nord-est et au nord-ouest de l’Irak.

Le plus important, c’est que le gouvernement de Bagdad a entrepris de reprendre du territoire (à la suite du référendum kurde) en commençant par la riche province de Kirkouk, qui produit plus de 65 % du pétrole du nord de l’Irak (environ 500 000 bpj), ce qui représente environ 40 % de la production de pétrole nationale de l’Irak. C’est à Kirkouk que se trouvent les gisements pétroliers de Tawke, Peshkabir, Atrush, Shaikan, TaqTaq, Khurmala Dome Avana Dome, Bab Jambur et BaiHasan, qui ont tous été repris et qui sont de nouveau sous le contrôle du gouvernement central à Bagdad.

Ainsi, en reprenant Kirkouk (et ses gisements pétroliers), Abadi a mis fin à l’ascension de « l’État du Kurdistan », qui ne peut exister avec ce qui lui reste de pétrole dans le nord sans un soutien financier substantiel de Bagdad pour payer les salaires de son armée (Peshmergas) et de ses fonctionnaires, et ce, seulement si Erbil maintient une pleine production pétrolière. Si c’est le cas, 17 % des revenus de Bagdad reviendront au Kurdistan. Massoud Barzani devra quitter la scène politique, car il ne pourra se résoudre à implorer le retour à la relation archaïque qui existait avec le gouvernement de Bagdad et à obéir aux ordres du premier ministre. Ce serait trop humiliant pour lui.

Pavel Talabani, le fils de l’ex-président Jalal Talabani, a déclaré que l’armée kurde dans les régions orientales de Khanaqin et de Sulaymānīyah était sous les ordres du commandant en chef des forces armées, le premier ministre Haider al-Abadi, prenant ainsi ses distances d’Erbil, ce qui isole davantage le dirigeant kurde Massoud Barzani, qui est le plus grand perdant aujourd’hui en Irak.

La Turquie a été la première à abandonner Barzani, en annonçant la fermeture de sa frontière avec le Kurdistan (après des jours d’hésitation à attendre les résultats concrets du refus, par le séparatiste Massoud, de respecter la constitution, ainsi que la réaction de Bagdad), en confiant le principal point de passage de la frontière au gouvernement central à Bagdad et à ses forces armées. L’Arabie saoudite a aussitôt suivi lorsque le roi Salmane a communiqué directement avec Abadi pour le féliciter et rejeter la rébellion de Barzani.

À la suite de l’effondrement du projet de Barzani, les États-Unis ont beaucoup moins d’espoir qu’avant de pousser les Kurdes syriens vers l’indépendance vis-à-vis Damas. Bagdad a repris le contrôle des points de passage entre l’Irak et la Syrie à Sinjar et Rabi’a. Deux autres points de passage lui échappent encore : Tanf, sous le contrôle temporaire des USA, et al-Qaem, que détient Daech. Cela signifie que les Kurdes syriens ne disposent d’aucun point d’entrée et de sortie officiel, ni de soutien. La nouvelle situation aura pour effet de fermer l’espace aérien au-dessus d’Hassaké, en Syrie, qui est encerclé par la Turquie à l’ouest, par les forces de Damas au sud et par les forces régulières irakiennes à l’est.

Les accords Sykes-Picot, qui ont divisé le Levant à l’issue de la Première Guerre mondiale, sont revenus d’actualité lorsque des analystes et des diplomates ont appelé à une redéfinition des frontières au Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie, ainsi qu’à la création d’un nouvel État appelé Kurdistan (Irak et Syrie), d’un nouveau Sunnistan (pour les sunnites à Anbar, en Irak et à Idlib, en Syrie) et d’un Chiistan au sud de l’Irak.

La Turquie a entrepris de revoir sa politique vis-à-vis l’Irak et trouvera assurément un terrain d’entente avec Bagdad pour qu’elle retire ses troupes de Bachiqa et d’autres secteurs, maintenant qu’Abadi a montré ses dents à la suite de la décision d’Erbil et sa volonté de faire la guerre à ceux qui veulent diviser l’Irak (en ne tenant pas compte des coûts).

Les relations commerciales attrayantes au centre de l’attention du président Recep Tayyip Erdogan prévaudront, ce qui encouragera l’Irak et la Turquie de rétablir de bonnes relations de voisinage (les relations turco-syriennes vont sûrement reprendre après la fin de la guerre en Syrie).

Les USA sont aujourd’hui forcés de reconsidérer leur présence au nord-est de la Syrie, car elle est dorénavant inutile. Des forces américaines se trouvent à al-Tanaf sans le moindre objectif stratégique ainsi qu’à al-Hassaka et à Raqqa avec les Kurdes (où Daech vient de perdre sa capitale syrienne). Il vaudrait peut-être mieux que les mandataires des USA que sont les Kurdes syriens mettent fin à leur alliance avant que ces mêmes USA ne les laissent tomber. Les intérêts des Kurdes convergent moins avec ceux de Washington qu’avec ceux de Damas, qui est prêt à établir un dialogue constructif avec eux s’ils cessent d’être séduits par les intérêts temporaires des USA au Levant.

Haider al-Abadi a également trouvé l’impulsion politique qui lui manquait ces dernières années. Il est vrai que l’Iran a joué un rôle clé en lançant une mise en garde à Massoud Barzani la veille du lancement de l’opération irakienne visant à récupérer tous ses territoires aux mains des Peshmergas. Le commandant des Gardiens de la Révolution de l’Iran Qasem Soleimani a averti Barzani de la gravité de la situation (mais en vain). Il a pressé l’allié de l’Iran Talabani de prendre ses distances de Barzani et de soutenir Abadi dans sa volonté de contrecarrer les « plans de partition » du Kurdistan.

Mais la décision finale d’agir appartenait à Abadi. Il a ainsi rendu un énorme service à la Syrie et à son propre pays. Abadi vient de se placer en position de force sur la scène politique irakienne, à l’aube des prochaines élections où il briguera un deuxième mandat comme premier ministre. Il sera très difficile de se porter candidat contre lui, car en plus d’avoir détruit Daech, il est devenu le « héros » qui a fait éclater le plus grand de tous les dangers : la partition de l’Irak… et de la Syrie.

 

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