L’Iran mal accueilli par la rue irakienne, les milices entrent au parlement et les USA sont les grands perdants

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Moqtada al-Sadr in Saudi Arabia visiting crown Prince Mohammad Bin Salman

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction Daniel G.

Il ne fait aucun doute que l’Iran a commis des erreurs dans ses interactions avec les Irakiens, en ayant de toute évidence raté l’occasion de revoir son approche globale envers la plus grande communauté chiite du Moyen-Orient se trouvant à sa frontière même. C’est du moins ce qui ressort des résultats des élections.

Les pourparlers en vue de la formation de nouvelles coalitions sont en cours entre les principaux groupes ayant remporté la majorité des sièges au parlement, dont certains tiennent compte de l’opinion des gens qui souhaitent limiter l’influence de l’Iran et réduire celle des alliés dans le nouveau gouvernement.

Cependant, les deux principales coalitions qui devraient se dégager, l’une dirigée par Moqtada al-Sadr, l’autre par Hadi al-Ameri, ne seront pas si simples à former, car l’harmonie est loin de régner parmi ceux qui seront invités à s’y joindre. Mais peu importe laquelle de ces coalitions ressortira gagnante, les USA seront mal placés pour crier victoire, car autant Moqtada qu’Ameri ne voient pas Washington d’un bon œil.

Nul doute que le prochain parlement irakien comptera le plus grand nombre de milices et de gens sous le contrôle des milices jamais atteint. Moqtada al-Sadr est parvenu à recueillir au moins 54 sièges et Asa’ib Ahl al-Haq au moins 17 (au sein de l’organisation al-Fath qui a obtenu 50 ou 51 sièges).

Cependant, le dernier mot n’a pas encore été dit et on ne sait toujours pas qui sera en mesure de former la plus grande coalition appelée à diriger le nouveau gouvernement irakien.

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Sayyed Moqtada al-Sadr et son alliance avec le parti communiste ont remporté le plus grand nombre de sièges au parlement en tant que groupe distinct, soit 55 sièges (le nombre définitif n’est pas encore officiel). Haidar al-Abadi (51 sièges) arrive deuxième, le chef de l’organisation Badr et ex-dirigeant des Hachd al-Chaabi Hadi al-Ameri occupe le troisième rang (50 sièges), suivi de Nouri al-Maliki avec 25 sièges, d’Ay’yad Allawi avec 22 sièges et de Sayyed Ammar al-Hakim avec 19 ou 20 sièges.

Cela ne signifie pas pour autant que Sayyed Moqtada choisira le prochain premier ministre. Mais c’est une possibilité si une coalition regroupe al-Sadr, Abadi, al-Hakim et une ou deux coalitions sunnites et kurdes (sans exclure des groupes plus petits qui peuvent se joindre aux grandes coalitions). Le prochain premier ministre sera alors sous l’influence de Moqtada et poursuivra une politique qui cherchera à éloigner l’Iran des affaires irakiennes et à se rapprocher de l’Arabie saoudite. Pareille éventualité semble avoir l’heur de plaire à bien des gens dans la rue, ainsi qu’à la marjaya (la plus haute instance religieuse chiite) à Nadjaf.

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Moqtada a invité Massoud Barzani à se joindre à sa coalition, mais le dirigeant kurde a des réticences à s’unir à une coalition dont fait partie Haidar Abadi. Moqtada a également invité Ayad Allawi et le président du parlement Usama al-Nijeifi à entrer dans sa coalition. Mais Moqtada n’est peut-être pas conscient du fait que tous les groupes irakiens craignent ses Brigades de la paix (Saraya al-Salam), héritières de l’Armée du Mahdi (Jaish al-Mahdi), qui ont la réputation d’être brutales et incontrôlables, tout comme leur chef d’ailleurs!

Il y a deux ans, Moqtada a ordonné à ses partisans de prendre d’assaut la « zone verte » ultra protégée à Bagdad (où se trouvent tous les ministères et les ambassades), juste pour « tirer l’oreille au premier ministre », comme Moqtada l’a avoué plus tard, quand la guerre contre Daech a atteint un point critique. Ce ne sont pas tant des tendances islamistes ou néo-nationalistes qui le motivent que sa haine de l’Iran et de Nouri al-Maliki.

Les contradictions et les attentes abondent au sein du leadership irakien, tant dans l’entourage de la marjaya que parmi les gens dans la rue. Une source non officielle proche de la marjaya m’a confié ceci : « Ce qui est arrivé est une bonne chose. Le prochain gouvernement ne comprendra pas de partisans de l’Iran, mais tiendra compte de la sécurité stratégique de l’Iran. Nous ne verrons plus jamais al-Maliki au pouvoir, ni al-Ameri ou quiconque de la vieille garde qui a gouverné l’Irak, y compris Massoud Barzani. Au cours des quatre prochaines années, l’Irak va adopter une politique de bon voisinage, en commençant par l’Arabie saoudite. »

En fait, les gens ordinaires en Irak reprochent à l’Iran de ne pas avoir réussi à s’intégrer dans la société irakienne, à communiquer avec elle et à comprendre sa mentalité. Les Irakiens refusent qu’on leur impose une hégémonie ou qu’on s’en vante. J’ai personnellement entendu des gens demander à leurs dirigeants de « former un gouvernement qui ne compte pas de personnalités pro-iraniennes, mais qui comprendrait des gens favorables aux Saoudiens et même aux Américains, pour faire avancer le pays et l’éloigner des chamailleries moyen-orientales ».

Pouvons-nous dire que l’avenir de l’Irak est scellé de la manière souhaitée par Sayyed Moqtada et que l’Iran et ses alliés, ou que les Irakiens affiliés à Téhéran, se sont résignés au statu quo?

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Moqtada’s tweet is hiding a message to many Iraqi groups to join him in a coalition to form a government run by experts technologists.

Des sources bien informées à Bagdad affirment le contraire. Bien qu’il y a tout lieu de croire que la marjaya à Nadjaf est « satisfaite des résultats », des sources au bureau du premier ministre Haidar Abadi m’ont dit que « la marjaya à Nadjaf est insatisfaite des résultats, surtout de la victoire de Moqtada al-Sadr », et qu’elle est « abasourdie par ce qui s’est passé ». À mon avis, si je me fie à mon expérience et à mes contacts au sein de la marjaya, les sources proches d’Abadi relayent davantage leurs désirs qu’ils prennent pour des réalités que des informations réelles provenant de Nadjaf.

Des sources au sein du leadership irakien qui suivent attentivement le mouvement des alliances chiites affirment que Nouri al-Maliki « a accepté d’inclure Haidar Abadi et Hadi al-Ameri dans un même bloc parlementaire, tant qu’Abadi ne pose pas de conditions et ne sollicite pas un nouveau mandat ». Mais il est encore trop tôt pour discuter de l’identité du nouveau premier ministre, la priorité étant encore donnée à la formation du bloc le plus large.

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Saudi Arabia most controversial Minister Thamer al-Sabhan (ex-Ambassador to Iraq expelled for his sectarian behaviour) flirting with Moqtada and responding to his tweet. He emphasises on the “Arab” identity of Iraq (rather than “Persian-Iran”).

Il ne fait aucun doute qu’Abadi va choisir de nouveau le bloc qui le confirmera à son poste de premier ministre pour un second mandat, puisqu’il veut diriger le pays. Sauf que Nadjaf ne le tient pas en très haute estime et préférerait voir davantage de personnes qualifiées prêtes à offrir des services et à reconstruire l’infrastructure en Irak en se tenant éloignées de la corruption. C’est ce qu’Abadi n’a pas réussi à faire tout au long de son mandat, malgré son discours électoral récent sur sa volonté de combattre la corruption.

Moqtada al-Sadr s’est clairement exprimé en faveur d’un second mandat pour Abadi, mais à certaines « conditions ». Moqtada est conscient qu’il ne peut prendre le contrôle des ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Défense, mais aimerait bien voir ses gens diriger les ministères de la Santé, de l’Agriculture, du Commerce et peut-être même de la Justice, de façon à ce qu’ils puissent offrir des services à sa base au sud de l’Irak et à Sadr city (à Bagdad). Moqtada sait que les ministères liés à la sécurité font affaire avec les Américains et aimerait se tenir à l’écart de toute possibilité de contact avec les forces US en Irak.

La seule chance qui reste à Hadi al-Ameri et Nouri al-Maliki pour établir un équilibre, c’est d’attirer Sayyed Ammar al-Hakim au sein de leur coalition. Les 20 sièges d’Al-Hakim ont leur importance et peuvent renverser la situation, surtout si cette coalition attire davantage de Kurdes et de sunnites. Jamal al-Karbouli (15 sièges), Salim al-Jabouri et Saleh al-Mutlaq (qui sont tous deux avec Ayad Allawi mais prêts à « migrer » vers la coalition la plus large), ainsi que al-Fadila (7 sièges), peuvent former la coalition la plus large et défaire Moqtada et Abadi.

La bataille est ouverte et la course à la formation de la coalition la plus large a commencé. Mais la bataille qui suivra sera beaucoup plus compliquée. Si Moqtada gagne, Abadi sera assurément le premier ministre et acceptera de se plier aux volontés de Moqtada. Les Kurdes de Barzani seront très en colère de voir Abadi revenir pour un second mandat, celui-là même qui a défait les peshmergas à Kirkouk et qui a imposé le contrôle de toute la frontière entre le Kurdistan et la Turquie, en plus d’avoir fermé l’aéroport d’Erbil pendant des mois, mettant ainsi les Kurdes à genoux.

Par contre, si l’autre camp l’emporte, al-Maliki n’aura aucune chance parce qu’il compte un grand nombre d’ennemis, à commencer par la marjaiya (le grand ayatollah Sistani) qui, fait très inhabituel, a déjà écrit une lettre précisant qu’elle était totalement contre un troisième mandat d’al-Maliki il y a quatre ans).

De toute évidence, bien des Irakiens ne sont pas allés voter (sur 11 millions d’électeurs et non pas 24 millions, 44 % se sont rendus aux urnes), principalement en raison de la campagne électorale qui a fait ressortir « l’absence de candidats valables » et le contrôle exercé par les « mégas partis ». Cela s’est retourné à l’avantage de Moqtada, qui compte sur le soutien de la population la plus défavorisée de l’Irak. Mais la question demeure entière : Les principaux personnages dont nous avons parlé sont-ils appelés à disparaître et l’Iran acceptera-t-il la défaite, ou la bataille vient-elle à peine de commencer?

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