La « branche d’olivier » s’est rompue : Afrin paie le prix de la lutte entre les USA et la Russie, à laquelle la Turquie participe

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Liwa’ Imam Mohamad Bin Ali Bin al-Husein al-Baker from Nub’ul and Zahra cities breaking into Afrin in support of the Kurds against Turkish forces and allies

Par Elijah J. Magnier (à Damas): @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

L’armée syrienne va-t-elle finalement prendre le contrôle de la ville syrienne kurde d’Afrin?

Des centaines de membres des forces populaires syriennes (la brigade al-Baker), la plupart provenant des villes chiites avoisinantes de Nub’ul et Zahra, sont entrés dans l’enclave d’Afrin pour soutenir les Kurdes et s’opposer aux forces turques et à leurs alliés. En acceptant d’envoyer des forces armées soutenir les Kurdes, Damas a rompu la « branche d’olivier » (le nom de code donné à l’opération turque à Afrin) et a décidé de s’en prendre aux forces d’Ankara et à ses mandataires. Une première échauffourée s’est d’ailleurs produite quelques minutes après l’arrivée des forces syriennes à Afrin, mais celles-ci, qui avaient reçu clairement l’ordre de riposter aux tirs, ont lancé leurs premiers obus contre les forces turques et leurs mandataires, marquant ainsi la première confrontation directe de l’année entre la Syrie et la Turquie.

Damas s’est abstenu d’envoyer son armée régulière, une décision qui continue de mûrir et qui demande plus de temps et une coordination à tous les niveaux avec la Russie et la Turquie. Cependant, le président syrien Assad défie clairement son homologue turc, le président Erdogan, en tâtant le terrain et en transmettant un message déterminé à la Turquie pour lui dire que la Syrie n’abandonnera pas son territoire. C’est aussi un message positif lancé aux Kurdes, pour leur dire que seul le gouvernement central peut les protéger, avec le soutien de la superpuissance russe.

Des nouvelles contradictoires sont sporadiquement publiées à propos de l’élaboration d’un accord pour le canton d’Afrin, qui demeure sous les attaques continuelles de l’armée turque et de ses mandataires syriens. Cela révèle la nature de la lutte que se livrent les USA et la Russie en Syrie : les Kurdes sont les plus grands perdants en payant le prix de leur alliance avec les forces des USA dans les provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor. Le consentement des Kurdes à devenir un bouclier américain et à se détacher du gouvernement central à Damas pèse très lourd sur leur bien-être en Syrie.

La situation précaire que pose la bataille d’Afrin est due à l’accord conclu entre les Russes et les Américains il y a plus d’un an, de se répartir les zones opérationnelles de combat contre le groupe armé « État islamique » (Daech) en Syrie, afin d’éviter toute collision dans le ciel syrien. Moscou croyait que Washington aurait donné suite aux promesses de son président Donald Trump, qui avait durement critiqué Hillary Clinton en disant que son plan en Syrie mènerait à la « Troisième Guerre mondiale ». Pendant la campagne présidentielle, Trump avait dit qu’il foutrait le camp de la Syrie », qu’il n’était pas disposé à se frotter à la Russie et que son seul souci, c’était la défaite de Daech. Le président Vladimir Poutine ne s’attendait pas à ce que Trump profère au moins 1 628 mensonges au cours de sa première année à la Maison-Blanche.

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Mais le mal est fait. La Russie a accepté de livrer le territoire à l’est de l’Euphrate aux Américains pendant la guerre contre Daech. Mais la plus grande surprise est venue des USA, lorsqu’ils ont déclaré leur intention de rester en Syrie même après la défaite de Daech, en interdisant à toute force armée, qu’elle soit russe ou syrienne, d’entrer dans sa zone d’influence à l’est de l’Euphrate.

Les forces américaines ont la mainmise sur les champs pétrolifères (dont al-Omar, le plus riche) et gaziers (Conoco) à l’est du fleuve. Les USA contrôlent aussi 24 % du territoire syrien qu’occupe 10 % de sa population (Kurdes et tribus arabes). En outre, les forces américaines ont tiré des leçons de leur expérience en Irak en créant et en finançant les tribus Sahawat et en établissant d’autres contacts étroits avec les tribus arabes locales de la région.

Enfin, pour défendre le territoire qu’elles occupent, les forces américaines n’ont pas hésité à s’engager directement dans le combat contre des tribus arabes et des entrepreneurs russes liés à la société Wagner, sous le commandement de l’ancien membre des forces spéciales russes Dimitry Utkin, qui s’est soldé par au moins 61 morts et 85 blessés. Leur avancée était commandée par le centre des opérations conjointes dirigé par la Russie, la Syrie et l’Iran, dans le but de mettre à l’épreuve la capacité de riposte des USA et de tenter d’imposer un nouvel état de fait sur le terrain en établissant une présence autre qu’américaine à l’est de l’Euphrate.

Les USA et la Russie ont tous les deux camouflé l’attaque et évité de fournir les détails s’y rapportant, pour ne pas s’engager dans une guerre élargie aux conséquences imprévisibles. Le spectre d’une Troisième Guerre mondiale, que les deux superpuissances ne souhaitent pas, se profilait à l’horizon. La Syrie semble être un terrain particulièrement dangereux pour quiconque s’y trouve.

Poutine n’a cependant pas digéré le coup de bluff stratégique des USA dans le but de diviser les zones d’influence en Syrie plus longtemps que prévu. Il a donc entrepris sa contre-attaque silencieuse contre les USA. La Russie a ainsi donné le champ libre à la Turquie contre les Kurdes d’Afrin, considérés comme des forces favorables aux USA en Syrie. L’attaque turque a fait ressortir le couteau à deux tranchants qu’est la division des zones d’influence à l’est et à l’ouest de l’Euphrate, qui a de fait empêché les USA de se précipiter pour aider leurs alliés kurdes. La manœuvre russe a révélé au grand jour le plan des USA qui est de se servir des Kurdes d’Hassaké, considérés davantage comme un bouclier protecteur des forces américaines que comme des alliés. Trump ne peut dorénavant plus de manière crédible se présenter comme le protecteur de la minorité kurde en Syrie, qui bénéficie d’un grand soutien en Occident depuis des décennies.

Le coup porté par les Russes contre les USA s’est manifesté par le retrait des observateurs russes d’Afrin. Les Kurdes n’ont alors pas tenu compte du grand jeu dans lequel sont engagées les deux superpuissances, lorsque l’administration d’Afrin a refusé de remettre l’enclave d’Afrin sous le contrôle du gouvernement central de Damas, comme c’était le cas avant 2011 (l’année marquant le début de la guerre en Syrie). Dans l’intervalle, Afrin était devenu un canton financièrement riche et équipé en armes lourdes, missiles guidés antichars et missiles TOW, une arme américaine très efficace et meurtrière qui est utilisée contre les chars turcs.

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The moment Liwa’ al-Baker forces crossed into Afrin

L’administration d’Afrin, à sa grande déception, croyait que les USA viendraient à sa rescousse et éloigneraient toute menace contre l’enclave. Mais le président turc Recep Tayyib Erdogan a bien joué son jeu en forçant les USA et l’Europe (notamment la France) à ne pas s’immiscer dans son opération « Rameau d’olivier » contre les Kurdes d’Afrin.

Un mois seulement après le lancement de l’opération « Rameau d’olivier », l’administration d’Afrin a commencé à saisir la réalité de la lutte des pouvoirs, mais pas complètement encore. La Russie enseigne aux Kurdes une leçon pour qu’ils comprennent le prix à payer en cherchant à s’attirer les faveurs des USA. Les USA sont réduits à l’impuissance par rapport aux Kurdes et ont été démasqués, en étant forcés à révéler leur intention de rester en Syrie et d’occuper une partie de son territoire malgré la défaite de Daech. Les Kurdes n’ont pas encore saisi jusqu’à quel point ils servent de combustible dans le feu syrien, en étant pris en tenaille entre deux superpuissances.

En Syrie, l’alternative est la suivante : une seule des grandes puissances restera en Syrie (si on continue de jouer dur), ou elles cohabiteront comme elles l’ont fait à Berlin après la Deuxième Guerre mondiale.

L’administration d’Afrin ne comprend pas qu’à chaque jour qui passera, de nouvelles exigences syriennes s’ajouteront. Si les Kurdes continuent d’y résister, Damas demandera de nouvelles concessions et les Kurdes seront amenés à se retirer à l’est de l’Euphrate, pour y joindre les forces américaines (qui continueront de leur nuire). Cela permettra aussi à la Turquie d’être plus résolue à laisser l’armée syrienne reprendre le contrôle d’Afrin.

Bien que le gouvernement central à Damas ait convenu d’envoyer plusieurs centaines de militants locaux de Nubbl et Zahraa et membres d’autres forces nationales en guise de soutien préliminaire, il est fort probable que les négociations entourant Afrin se poursuivront jusqu’à la mi-mars, quand la Russie, la Turquie, l’Iran et la Syrie (indirectement) se rencontreront au Kazakhstan pour discuter non seulement d’Afrin, mais aussi d’Idlib, à moins que les Kurdes se plient dès maintenant aux conditions de Damas. Dans l’intervalle, après chaque jour qui passe, la Turquie augmente son influence et occupe plus de territoire dans l’enclave.

La Russie ne devrait pas se satisfaire du coup proféré aux USA à Afrin. Elle a mis le pied sur l’accélérateur pour mettre fin au contrôle d’al-Qaeda et d’autres militants (Faylaq al-Rahman et Jaish al-Islam) sur al Ghouta, à l’est de Damas. Les Russes veulent que le doigt soit pointé sur les USA seulement (la Russie considère la Turquie comme un moindre mal qui pourra être réglé plus tard), pour faire ressortir son occupation illégale du nord-est de la Syrie, d’autant plus que le gros de ce qui reste de Daech se trouve dans la zone frontalière entre la Syrie et l’Irak sous le contrôle des USA. Les forces américaines ont maintenant l’air de protéger le groupe terroriste en assurant sa continuité et la poursuite de ses opérations en Syrie et en Irak.

Les USA ont aussi de la compagnie dans le camp de Yarmouk, au sud de Damas, où Daech étend sa domination au détriment d’al-Qaeda. On estime à 1 500 le nombre de militants de Daech dans ce camp palestinien, qui sont prêts à s’attaquer à l’armée syrienne à la périphérie du camp.

Les Kurdes, Daech et al-Qaeda font partie du jeu d’échecs auquel prennent part les USA, la Russie et la Turquie, trois pays puissants qui déplacent ces pions au gré de leur politique et de leurs besoins. Tous les autres pays arabes et européens en ont eu assez de jouer sur le territoire syrien. Le président Erdogan prend encore plus ses distances de Washington (sans nécessairement abandonner les USA) et se rapproche de Moscou. Poutine est l’allié économique et stratégique d’Erdogan et les forces russes devraient rester beaucoup plus longtemps que celles des USA. De plus, aux yeux d’Erdogan, Trump arme et protège les ennemis de la Turquie, ce qui réduit le niveau de confiance entre les deux hommes. Par conséquent, on peut s’attendre à ce que ce soit la Russie, et non les USA, qui aura le dessus au Levant.

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