Les « mégas partis » disposent d’un net avantage aux élections en Irak. Qu’en pense Sistani? Les gagnants sont-ils à la solde de l’Iran? Qu’en pensent les USA?

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Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Il y a quelques années, le responsable américain Bruce Hoffman, qui a fait œuvre de pionniercomme analyste, avait prédit, à l’instar de bien d’autres analystes, la victoire de Daech en Mésopotamie et la partition du pays. Pas tant à cause de l’incapacité des USA à défaire Daech, mais parce que la présence à long terme du groupe terroriste était nécessaire, pour diverses raisons qui ne sont pas expliquées dans cet article. Personne n’avait prévu le rôle unique de la marjaya à Nadjaf, ni la volonté iranienne de défaire les takfiris wahabbo-salafistes en Irak, en Syrie et au Liban, pour les empêcher de se rapprocher de Téhéran.

Aujourd’hui, la liberté du peuple irakien a été obtenue par le sang versé et les sacrifices. C’est aujourd’hui le véritable Jour de l’indépendance de l’Irak (certainement pas le jour marquant le début de l’occupation US en 2003), qui a défait Daech grâce à la marjaya, représentée par le grand ayatollah Sayyed Ali Sistani.

Il reste toutefois bien du chemin à parcourir avant que les Irakiens ne soient vraiment représentés au parlement, car la Mésopotamie est toujours dominée par les « mégas partis » (les organisations et les groupes les plus forts), qui formeront le prochain parlement et, par la suite, un gouvernement avec une majorité politique appelée à diriger le pays.

Sur 36 millions d’Irakiens, 24 millions sont admissibles à voter dans 18 provinces où 329 sièges sont en jeu, dont le poste de premier ministre, de président du parlement et de président du pays. Neuf sièges sont accordés à des minorités (chrétiens, Sabaéens, Yazidis, Shabaks et Kurde fayli). Ces provinces sont Bagdad (71 sièges), Ninive (34 sièges), Bassorah (25 sièges), Dhi-Qar (19 sièges), Soleimaniyeh (18 sièges), Babil (17 sièges), Erbil (16 sièges), Anbar (15 sièges), Diyala (14 sièges), Kirkouk (13 sièges), Salah ad-Din (12 sièges), Nadjaf (12 sièges), Dohuk (12 sièges), Wasit (11 seats), Diwaniya (11 sièges) Kerbala (11 sièges) Maysan (10 sièges) et Muthanna (7 seats).

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Quelle est la position de Sayyed Sistani?

Personne ne remet en doute qui a sauvé l’Irak : le grand ayatollah Sayyed Ali Sistani et sa fatwa du « djihad al-Kifa’ei », qui a mobilisé la population en faveur du djihad. Ce n’étaient pas les USA, ni l’Iran. Tous les Irakiens se souviennent encore très bien qu’en 2014, le président Obama a intentionnellement retardé tout soutien au gouvernement central irakien lorsque Daech a occupé Mossoul et atteint les limites de Bagdad. Daech a stoppé sa progression seulement parce que ses militants ont manqué d’essence, la route menant à Nadjaf et à Kerbala offrait alors très peu de résistance.

Les USA ont toutefois joué un rôle positif par la suite, en se servant de leurs services du renseignement ainsi que de leurs forces aériennes et militaires pour défaire Daech en Irak, mais seulement pour éviter que le pays ne tombe dans les bras de l’Iran. Il faut dire que l’Iran a été le premier à répondre à l’appel de Bagdad et d’Erbil, en fournissant au gouvernement central et au Kurdistan des armes, des conseillers, un entraînement et des renseignements. L’Iran a également été un partenaire, de pair avec le Hezbollah libanais, dans la victoire de l’Irak contre le terrorisme.

Il n’en demeure pas moins que la marjaya trouve injuste la loi électorale qui donne le dessus aux « mégas partis » (Ahzab al-Hitan, comme les Irakiens les appellent), au détriment des petits groupes ou des particuliers qui réussissent à se faire élire.

Sayyed Sistani a demandé à chaque Irakien d’aller voter, mais sans recommander de voter pour qui que ce soit. Une bonne partie de la population lui reproche, en lui demandant de proposer un nom ou un groupe qu’elle peut soutenir. Sayyed Sistani ne veut pas porter le fardeau de recommander une personne ou un groupe, car il sait jusqu’à quel point l’incompétence et la corruption prévalent.

Sayyed Sistani rejette le retour au pouvoir de toute forme de dictature, même celle « d’un bon dictateur au cœur pur tombant du ciel ». Le grand ayatollah souhaiterait voir une loi électorale donnant à chaque citoyen le droit d’avoir un siège au parlement sans nécessairement se joindre à un « méga parti ».

Sayyed Sistani est conscient du fait que chaque Irakien se soucie avant tout des « dabbat ghaz » (réservoirs de stockage de GPL), du « tanakat naft » (essence), de l’eau, de l’électricité et de la sécurité. Cependant, il croit en la nécessité d’élaborer un plan financier et politique pour maintenir l’unité du pays, d’établir de bonnes relations avec tous ses voisins en étant libre de toute influence étrangère, et d’avoir un gouvernement non corrompu prêt à offrir des services de base et à reconstruire l’infrastructure détruite par la guerre.

La marjaya craint le jour où « les gens n’écouteront plus ».

« Le jour viendra où nous devrons mettre notre turban dans un sac et partir (nhot al emama bi ‘allaga wa nushrud) », croit la marjaya. Les Irakiens ont suivi le conseil du grand ayatollah Sistani à la lettre sur une base religieuse et idéologique lorsqu’ils ont répondu à son appel à défendre l’Irak. C’est la même idéologie qui a permis aux Irakiens de compter jusqu’à six martyrs dans un même foyer (des frères et même le père tués sur le champ de bataille contre Daech). Cependant, les gens veulent que Sayyed Sistani leur ordonne de voter pour un candidat ou plus, ce qui représente un dilemme, car Sistani ne croit en aucun d’entre eux. La marjaya a demandé aux Irakiens « de se servir de leur tête pour élire les candidats les plus appropriés ».

Un jour, j’ai demandé à Sayyed Sistani pourquoi il ne recommandait pas de candidat au poste de premier ministre. Il m’a répondu ceci : « Où peut-on trouver quelqu’un de plus apte? Existe-t-il un candidat idéal? Maku (nous n’en trouvons pas). Il n’y a rien d’autre que l’offre disponible. »

 Il existe un proverbe irakien qui dit : « Je veux du pain à la fois frais et chaud, vieux et sec ». Autrement dit, trouver la bonne personne est pratiquement impossible.

Abou Muntazar al-Najafi m’a dit qu’il a voté aujourd’hui pour un candidat dont la famille est établie dans la ville, qui est riche et travailleur, mais qui vole moins que les autres. « Tous sont corrompus », dit-il. La véritable quête, c’est de trouver quelqu’un qui vole moins que les autres, mais qui en même temps rend service aux gens. Bref, les Irakiens cherchent les moins mauvais parmi les vilains!

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L’Iran ne contrôle-t-il pas totalement les principaux candidats?

Il ne fait aucun doute que l’Irak et l’Iran ont de nombreuses relations solides en commun. La majorité des Irakiens sont chiites, ce qui tisse des liens permanents et des relations entre les deux pays, en raison de la présence d’imams chiites (liés au prophète Mahomet) en Iran et en Irak. Le tourisme religieux est important et représente des milliards de revenus pour les deux pays.

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Les Irakiens disent qu’ils aiment l’Iran comme ils aiment le poisson. « Ma’qul…Mazmoum », dit le proverbe. Vous l’aimez, vous le mangez, mais vous voulez vous débarrasser rapidement de ses restes. L’Iran ne réduira pas la Mésopotamie à l’obéissance, même en combattant par l’épée. Les faits et gestes des dirigeants des groupes chiites en donnent une petite idée :

  • Grand ayatollah Sistani –La marjaya à Nadjaf rejette toute interférence iranienne dans les affaires irakiennes, en particulier dans le choix du premier ministre. Sayyed Sistani a écrit une lettre précisant qu’il ne voulait pas de Nouri al-Maliki à la tête du gouvernement pour un troisième mandat (chose très rare), ouvrant ainsi la porte à une autre candidature. La marjaya trouve que l’Iran a commis bien des erreurs en Irak en raison de son manque de compréhension de la dynamique irakienne. Malgré tout, Sayyed Sistani n’a pas pris de décisions à l’encontre des intérêts stratégiques de l’Iran, à l’instar de ceux qui ont occupé le poste de premier ministre. Le grand ayatollah aimerait que l’Iran et les USA cessent une fois pour toutes d’intervenir en Irak.
  • Haidar al-Abadi –Le premier ministre a eu maille à partir avec Qassem Soleimani du Corps des Gardiens de la révolution islamique le jour même de son élection. Soleimani voulait le changer et a rejeté sa nomination. Un an plus tard, Soleimani cherchait encore à remplacer Abadi, en pleine connaissance de cause du premier ministre. La tension était grande entre les deux hommes jusqu’à il y a quelques mois, lorsque Soleimani a été convaincu qu’Abadi devrait être élu pour un second mandat.
  • Hadi al-Ameri –Il a combattu dans la guerre Iran-Iraq aux côtés des pasdarans. Cependant, al-Ameri s’est opposé ouvertement au Hezbollah le jour où un accord a été conclu avec Daech, quand le Hezbollah et la Syrie ont accepté de relocaliser 30 000 militants à Deir Ezzor. De plus, al-Ameri a refusé d’obtempérer à la demande de Soleimani de se joindre à la liste d’Abadi avant les élections, pour éviter de donner l’avantage au premier ministre de lui forcer la main pendant les négociations suivant le résultat des élections.
  • Nouri al-Maliki –Il a été considéré à tort comme l’homme de l’Iran pendant de nombreuses années. Dans les faits, ce n’est vraiment pas le cas. L’Iran a accepté al-Maliki seulement parce qu’il avait une forte personnalité et qu’il était capable de s’opposer à l’establishment US en demandant au président des États-Unis de quitter la Mésopotamie. Adel Abdel Mahdi ou Ayad Allawi n’étaient pas de cette trempe. Malgré son approbation initiale de réunir tous les groupes chiites dans une même coalition et de partager le pouvoir, Al-Maliki est revenu sur ses promesses et était détesté à la fois par les chiites et les sunnites. L’Iran était heureux de voir les forces US sortir de la Mésopotamie, mais ignorait qu’elles préparaient leur retour par la porte de derrière, en se servant de Daech comme prétexte. Al-Maliki (qui se considère comme le « père des Hachd al-Chaabi ») s’est senti lui aussi trahi par Soleimani, lorsque le commandant iranien a invité al-Ameri à se joindre à al-Abadi, éliminant du coup toute chance pour al-Maliki de devenir premier ministre.
  • Moqtada al-Sadr –Malgré sa fuite en Iran par crainte d’être assassiné par les USA en 2006, Moqtada ne s’est jamais soumis à Soleimani. Il n’a jamais accepté d’ordres ou d’instructions de l’Iran, bien au contraire. Quand il était à Qom, il s’est rendu en Arabie saoudite pour rencontrer le prince Bandar ben Sultan, malgré la désapprobation totale de Soleimani. Moqtada a visité l’Arabie saoudite et les Émirats lorsque les relations entre l’Iran et les pays du Golfe étaient à leur pire. En outre, la relation entre Moqtada et le Hezbollah au Liban reste froide, car il est perçu comme un rebelle sans stratégie.
  • Sayyed Ammar al-Hakim –Il est le fils de la marjaya (Sayyed Abdel Aziz al-Hakim et avant lui Sayyed Mohsen al-Hakim). Il croit que l’Iran a divisé le parti al-Majlis al-A’la lorsque l’organisation Badr a choisi de se scinder et de concourir indépendamment. Il juge aussi l’Iran responsable de son isolement et compte sur la réputation de sa famille.

Ainsi, les listes des partis « al-Nasr » d’Haidar al-Abadi, « Al-Fateh » d’Hadi al-Ameri, « Sairoun » de Moqtada al-Sadr, « Dawlat al-Qanoun » de Nouri al-Maliki, « al-Hikma » de Sayyed Ammar al-Hakim et « Iraqiya » d’Iyad Allawi devraient être celles qui recueilleront le plus de votes chiites (peut-être même dans cet ordre).

Aucune liste individuelle ne pourra obtenir au moins 80 des 329 sièges en jeu au parlement. Par conséquent, pour être admissibles au poste de premier ministre, toutes les têtes de liste seront obligées d’intégrer une, deux ou plusieurs autres listes parmi les chiites, ou peut-être même d’autres listes parmi les quatre listes sunnites et les quatre listes kurdes.

Même si Abadi parvient à obtenir entre 50 et 60 sièges, d’autres têtes de liste doivent se joindre à lui. Le jeu n’est pas orienté en faveur d’al-Maliki, d’al-Ameri ou d’Abadi. Dans les faits, ce n’est pas Abadi qui est considéré comme ayant libéré l’Irak : c’est la marjaya. De plus, sa frappe contre les Kurdes fait en sorte qu’Abadi est accusé d’être pire qu’al-Maliki en ce qui concerne Kirkouk et tous les postes frontaliers. Ce qui est à l’avantage d’Al-Maliki.

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Muntazer al-Zaidi, the Iraqi journalist who chucked two shoes at then President George W. Bush in protest of US military presence in Iraq is running for parliament in the Iraqi elections.

En ce qui concerne les USA, personne ne tient compte de l’avis de Washington. En fait, de nombreux dirigeants irakiens jugent toute interférence des USA dans le dialogue postélectoral comme contre-productif pour tout candidat soutenu par l’establishment américain.

En attendant les résultats des négociations postélectorales (avec un taux de participation sûrement inférieur à 50 %), tous les yeux sont tournés vers la Mésopotamie, un pays qui possède un rôle clé dans la tension grandissante au Moyen-Orient. Le Moyen-Orient est aujourd’hui une zone dont la principale caractéristique, qui est aussi la plus dangereuse, est l’absence du moindre filet de sécurité pour le protéger contre les pires possibilités.

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