Mise en balance des intérêts des USA et de l’Iran dans le choix du président et du premier ministre de l’Irak

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Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Les politiciens irakiens ont finalement arrêté leur choix sur Adel Abdel Mahdi pour remplacer Haidar al-Abadi au poste de premier ministre, après quatre mois de tractations difficiles. Selon des sources proches du général iranien Qassem Soleimani, l’envoyé des USA Brett McGurk « a fait tout en son pouvoir pour décourager les politiciens irakiens sunnites, chiites et kurdes de choisir un candidat ayant une affinité avec l’Iran ». Adel Abdel Mahdi est un politicien d’expérience qui est presque devenu premier ministre dans les années 2000, jusqu’à ce que Moqtada al-Sadr se retourne soudainement contre lui en faveur de Nouri al-Maliki, donnant ainsi à ce dernier un premier mandat comme premier ministre.

Jusqu’à maintenant, le leader kurde Massoud Barzani n’a pas encore donné son aval à la nomination de Barham Saleh à la présidence, un poste réservé aux Kurdes (le président du parlement est sunnite et le premier ministre est chiite).

Ils sont nombreux à s’opposer au choix de Barham Saleh à la présidence, même dans l’entourage des Talabani, tandis que le clan Barzani soutient la nomination de Fouad Hussein. Ce choix est le plus épineux pour l’ensemble des camps, y compris pour l’Iran et les USA qui cherchent à façonner le nouveau gouvernement. Selon la source, Barham Saleh avait la faveur de Brett McGurk (lors de sa dernière visite à la femme de Jalal Talabani, aujourd’hui décédé) et du général Qassem Soleimani. L’Iran et l’envoyé du Hezbollah cherchent toutefois tous les deux à éviter de froisser Massoud Barzani.

La relation est compliquée. Malgré la présence du QG des services de renseignements américains et d’une base des USA au Kurdistan, malgré aussi les relations entre les Israéliens et le Kurdistan irakien, l’Iran espère encore avoir quelque influence sur Barzani. D’où le marathon de négociations en cours pour convaincre le leader kurde d’accepter un ministère important en échange de son acceptation de la nomination de Barham Saleh à la présidence, de façon à ce que ceux appelés à diriger l’Irak forment une équipe harmonieuse que toutes les parties acceptent.

Le futur président sera fort probablement élu par le parlement, tout comme l’a été le président de ce même parlement, en l’absence d’accord préalable sur un même candidat. Il y a sept candidats jusqu’à maintenant, mais seulement trois devraient avoir des appuis jusqu’à ce que la nomination de Barham soit acceptée par l’ensemble des Kurdes au dernier moment.

Contrairement à ce que soutiennent les politiciens irakiens proches des USA, l’Iran ne cherche pas à imposer à l’Irak un candidat ennemi des USA qui l’appuie sans condition. Cette approche a fonctionné contre Haidar Abadi, le candidat des USA. Soleimani et le Hezbollah ont décidé de favoriser Adel Abdel Mahdi qui est accepté par la Marjaya, par les politiciens irakiens (même si Nouri al-Maliki a refusé de l’appuyer jusqu’à il y a quelques jours), par l’Iran et par les USA.

« Des responsables des Nations Unies, des diplomates et de nombreux politiciens irakiens ont relayé divers messages indirects des USA à l’intention de Soleimani en Irak, selon lesquels les USA ne cherchent pas à mettre l’Iran hors d’état de fonctionner en Mésopotamie et qu’ils sont disposés à veiller au bon fonctionnement du gouvernement irakien », a affirmé une source dans le cercle restreint de Soleimani.

Par ailleurs, la même source soutient que « des diplomates américains en Irak ont menacé des politiciens irakiens qu’ils seraient mis sur une liste noire, qu’ils mettraient fin à leur collaboration et à toute aide financière et humanitaire, qu’ils confisqueraient leurs avoirs à l’étranger et qu’ils cesseraient d’assurer leur protection dans certaines provinces, de sorte que les chiites des UMP puissent vous tuer tous ». Tout cela s’ils ne soutenaient pas Abadi ou la liste qu’il dirigeait. Un haut dirigeant américain en Irak qui a demandé l’anonymat a nié ces allégations.

La source proche de Soleimani croit que « l’envoyé des USA en Irak a échoué dans sa tentative de tordre les bras et les jambes des politiciens irakiens pour promouvoir un candidat hostile à l’Iran. Abadi a placé toutes ses cartes dans le panier américain, ce qui l’a fait tomber comme une roche. Il a tenté de mettre Moqtada de son côté, mais il ne s’est retrouvé qu’avec Sayyed Ammar al-Hakim, l’homme qui s’est rangé dans le camp des USA et du Golfe il y a déjà bien longtemps », a poursuivi la source.

Sayyed Moqtada al-Sadr s’est montré hostile envers Qassem Soleimani, même après l’avoir rencontré juste après le dévoilement du résultat des élections parlementaires. Il a souffert de voir son groupe (qu’il a hérité de son défunt père) divisé (Asaïb Ahl al-Haq, Kata’ib sayyid al-Shuhada’, Harakat al-Nujabaa et d’autres) et financé par l’Iran. Il n’est toutefois pas contre l’Iran au profit des USA ou de tout autre pays du Moyen-Orient. En fait, des efforts constants sont déployés et des plans sont élaborés afin de réconcilier Moqtada avec l’Iran bientôt, en particulier après l’imposition de l’embargo complet sur l’Iran par le président des USA Donald Trump en novembre. La situation au Moyen-Orient exige que les politiciens irakiens cessent d’être divisés et reconstruisent le pays pour le rendre plus fort, à l’avantage de tous ses alliés régionaux. L’objectif de l’Iran était de choisir un nouveau premier ministre qui entretient de bonnes relations avec la France et l’Europe et qui est accepté par les USA.

Abdel Mahdi est reconnu pour être fidèle à son pays et maintiendra un équilibre dans ses relations avec l’Iran et les USA. L’on s’attend à ce qu’Abdel Mahdi demande au parlement de se prononcer sur les sanctions unilatérales des USA contre l’Iran, une des principales décisions en attente qui a empêché Abadi d’obtenir un second mandat, lorsqu’il a appuyé l’embargo unilatéral des USA contre l’Iran.

Il y a quelques années, j’ai passé une soirée en compagnie du vice-président de l’Irak Abdel Mahdi, lors d’une réception privée à Karbala le 15ejour du mois de Chaaban, en présence d’éminents politiciens irakiens. Il était très critique à l’égard de la façon dont al-Maliki dirigeait le gouvernement et a dit ceci : « Nous serions mieux de rouvrir nos bureaux à Damas parce que les politiciens irakiens d’aujourd’hui ne savent pas comment diriger, ils sont seulement bons dans le rôle de l’opposition ».

L’élection d’Abdel Mahdi n’est pas contestée par la Marjaya à Nadjaf, avec qui il entretient d’excellentes relations. En tant qu’économiste, il a déjà sauvé l’ancien ministre irakien des Finances Rafi al-Issawi, qui m’a raconté ceci lors d’un dîner privé à mon domicile : « Al-Maliki m’a appelé pour que je mette aussitôt quelques milliards de dollars à sa disposition, au plus tard dans les jours suivants. Je lui ai dit que c’était impossible, parce que je ne dispose pas d’une banque d’où je peux sortir quelques milliards de dollars juste pour toi, ni une poche assez grande pour contenir cet argent. » Comme l’autre ne voulait pas entendre raison, al-Issawi a demandé l’aide d’Adel Abdel Mahdi. Abdel Mahdi a expliqué à al-Maliki la longue procédure prévue pour faire approuver un budget, ce qui ne se fait pas en quelques jours ou quelques semaines. « Adel m’a sauvé la vie. Al-Maliki n’a rien compris, j’en suis sûr, mais au moins je ne l’ai plus sur le dos », m’a confié Rafei.

Tout porte à croire que les USA n’exerceront finalement pas de pression sur l’Irak et il serait étonnant que Trump impose des sanctions contre le gouvernement irakien en novembre, parallèlement aux sanctions iraniennes. Trump, ou plutôt son équipe, ne veut pas perdre complètement l’Irak au profit de l’Iran, ce qui fait qu’il devrait autoriser les échanges commerciaux entre l’Iran et l’Irak. C’est déjà un triomphe, un trou dans les sanctions planifiées par Trump!

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