Les USA ont les alliés du Hezbollah dans leur mire et le « Courant patriotique libre » n’assure plus l’équilibre des forces.

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Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Les sanctions de l’administration américaine contre le Hezbollah sont perçues par le groupe comme une démonstration de force inutile sans aucun effet. Le Hezbollah et ses commandants n’ont pas de comptes bancaires ni d’institutions à l’étranger et ne dépendent pas du soutien financier de l’Occident. De plus, le Hezbollah a imposé des restrictions internes touchant les déplacements de ses commandants, de façon à ne pas souffrir des refus et des restrictions de visa. Les USA ont donc décidé de frapper la société où le Hezbollah mène ses activités. Ils s’en prennent à des chiites bien nantis en fermant leurs entreprises, en les emprisonnant ou en nuisant à leurs activités commerciales à l’extérieur du Liban. L’administration américaine est même allée plus loin en faisant pression sur la banque centrale du Liban, qui est le cœur de l’économie libanaise. Le Liban ressent le poids de cette pression et s’inquiète, d’autant plus que son déficit s’élève maintenant à 80 milliards de dollars.

Le Hezbollah est une organisation composée principalement de familles pauvres dont les membres croient en son idéologie et à ses objectifs, en étant convaincus que le parti est leur seule source de protection dans une société multiethnique (mais sélective). Ils estiment aussi qu’ils ont besoin de protection contre l’agression israélienne. Mais le Hezbollah trouve que les gens fortunés affectés par les sanctions américaines ont en fait tiré avantage de leur proximité avec le groupe, et que dans certains cas, même s’ils ne sont pas liés au groupe, ils ont pu prouver devant le tribunal international qu’ils sont des hommes d’affaires indépendants et se défendre en recourant à des procédures juridiques. Après tout, la communauté chiite (le Hezbollah en fait partie intégrante) doit une partie des dommages collatéraux qu’elle subit à ses succès et à son rôle croissant au Liban.

Par conséquent, les USA sont en train de passer à une troisième étape : frapper ou affaiblir les alliés du Hezbollah au Liban. Le premier ministre Saad Hariri a pris une mesure draconienne visant l’unification et la légitimation des universités au Liban, qui aurait pour conséquence de forcer l’ancien ministre Abdel Raheem Mrad, un allié du Hezbollah sunnite, à fermer toutes ses entreprises. Mrad a rendu visite au ministre de l’Intérieur Nuhad Mashnouq, un allié d’Hariri , qui l’a pris par la main pour aller voir Hariri et trouver un moyen pour Mrad de rester en affaires et de le positionner à mi-chemin entre le Hezbollah et l’Arabie saoudite. Mais ce n’est rien en comparaison du second allié du Hezbollah, le « Courant patriotique libre » (CPL) dirigé par Gebran Bassil, aussi ministre des Affaires étrangères par intérim.

En 2006, l’ex-général Michel Aoun, fondateur du CPL et beau-père de Bassil, a appuyé fermement le Hezbollah et signé un accord donnant son appui à la stratégie du groupe. En 2011, Aoun a soutenu le Hezbollah malgré tous les votes appelant le Liban (et le Hezbollah) à éviter de s’engager dans la guerre imposée à la Syrie.

Le CPL visait deux objectifs essentiels : parvenir à la présidence et défendre son existence au Liban. Il faut dire qu’al-Qaeda et le groupe armé takfiri « État islamique » (Daech) avaient décrété en 2003 et en 2011 que la Mésopotamie et le Levant respectivement formaient la « terre du djihad », en voyant le Liban comme la « terre du nosra » (soutien).

Les takfiris ont lancé des attaques contre les chiites, les chrétiens, les yézidis et les autres minorités, mais aussi contre les sunnites qui s’opposaient à leurs vues. Daech s’en est pris à al-Qaeda, avec qui il partage la même idéologie, ainsi qu’aux Talibans, qui luttent contre les USA en Afghanistan.

Les chrétiens libanais, qui forment aujourd’hui une minorité parmi les musulmans (chiites et sunnites), croient qu’ils sont la principale cible des takfiris et que leur existence est ainsi menacée. C’est l’une des principales raisons pour laquelle le CPL a soutenu la présence du Hezbollah en Syrie.

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Les chrétiens croyaient d’abord que l’Occident allait les soutenir et protéger leur présence. Ils ont donc envoyé des émissaires pour demander aide et protection. Mais à leur grande surprise, on leur a proposé de s’installer dans d’autres pays, l’Occident étant apparemment heureux de leur accorder des permis de résidence pour qu’ils abandonnent leur richesse et la terre de leurs ancêtres!

L’ex-général et actuel chef de la Sécurité intérieure Abbas Ibrahim, un chiite, s’est rendu au Vatican pour expliquer pourquoi il était important de protéger les chrétiens et leur existence en Orient, au Liban, en Syrie et en Irak, où ils vivent en harmonie avec toutes les autres religions. Ibrahim a expliqué à ses interlocuteurs que la solution n’était pas d’appuyer l’exode des chrétiens, mais de stopper les takfiris.

Le Hezbollah possédait la puissance militaire suffisante pour protéger les chrétiens et les autres minorités au Liban, en plus de sa propre existence. Alors que les chiites du Hezbollah défendaient les chrétiens, les sunnites, les druzes et les autres minorités (et leur propre survie), le monde s’en prenait au Hezbollah.L’Occident et le monde arabe se sont mis du côté des takfiris, mais exclusivement en Syrie. Le soi-disant « monde libre » jugeait qu’il fallait absolument chasser le président Bachar al-Assad du pouvoir, peu importe qui dominerait en Syrie après la chute du gouvernement et du système. Une domination des takfiris ou un « État en déliquescence » étaient apparemment deux choix acceptables.

Les leçons tirées de l’Afghanistan, où les Talibans contrôlent aujourd’hui 52 provinces malgré la présence américaine, n’étaient manifestement pas suffisantes pour servir d’exemple démontrant l’échec de l’intervention militaire américaine dans les affaires d’autres pays. La Libye n’a pas non plus servi de leçon au monde pour qu’il cesse de causer du tort au Moyen-Orient par ses interventions ratées aux conséquences désastreuses non seulement dans la région, mais en Europe aussi.

Les médias, les groupes de réflexion et l’intelligentsia universitaire, qui ne possèdent peu ou pas d’expérience de la guerre sur le terrain, n’arrêtaient pas de promouvoir la guerre au Moyen-Orient en plus d’appeler au changement de régime. Ils préféraient apparemment voir couler des rivières de sang et soutenaient l’objectif d’Israël d’avoir Daech et AQ à sa frontière, comme l’a clairement dit le ministre de la Défense Moshe’ Ya’alon, plutôt que l’Iran et le Hezbollah ou même un seul des soldats d’Assad, qui n’avaient pourtant jamais tiré de coup de feu au-delà de la frontière depuis 1973!

Le règne d’Assad était inacceptable et on l’accusait d’être un dictateur. C’était comme si tous les alliés stratégiques et fanatiques des USA dans la région étaient des États démocratiques ou permettaient à leurs citoyens de jouir de la démocratie, de la liberté d’expression et même de la possibilité de se rendre à leur consulat sans risquer de se faire démembrer.

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L’objectif du Hezbollah était de stopper les takfiris malgré tout et d’éviter que la bataille ne déborde au Liban. C’est un objectif que l’organisation a pu accomplir, avec l’aide de ses alliés iraniens et russes sur le champ de bataille. Le projet du « nouveau Moyen-Orient » qui prévoyait laisser les takfiris régner sur une partie du Moyen-Orient (Irak, Syrie et Liban) a ainsi échoué. Par le fait même, les chrétiens libanais ont atteint leur premier objectif.

Le second objectif était que Michel Aoun parvienne à la présidence. Le Hezbollah devait pour ce faire mettre tout son poids politique dans la balance afin d’imposer le nouveau président Michel Aoun, compte tenu des pressions intérieures et internationales. Le secrétaire général du Hezbollah a promis à Aoun qu’il le soutiendrait jusqu’à la fin et qu’il défendrait le dirigeant chrétien, comme ce dernier avait défendu les chiites qui étaient devenus des réfugiés déplacés à l’intérieur (et des réfugiés en Syrie) pendant la deuxième guerre israélienne en 2006.

C’était une promesse inconditionnelle, car Aoun croyait en la triple alliance responsable de la protection du Liban, celle du peuple, de l’armée et de la résistance. Cette alliance rend légitime le droit à la résistance de lutter contre l’agression israélienne en cas de guerre ou de violation du territoire libanais par voies maritimes, terrestres ou aériennes.

En octobre 2016, Aoun est parvenu à la présidence en portant avec lui au pouvoir son beau-fils Gebran Bassil, le président en devenir, et en le nommant ministre des Affaires étrangères. Bassil comptait parmi les alliés du Hezbollah avant l’arrivée d’Aoun au pouvoir et recevait diverses formes de soutien de la part de l’organisation, comme tous ses alliés.

Maintenant qu’il est officiellement au pouvoir, Bassil essaie de modifier sa position, en disant que personne au Liban n’ose parler et former des alliances contre les intérêts du Hezbollah. Bassil s’est lancé dans cette nouvelle voie étonnante une fois au pouvoir. Le nouveau dirigeant du CPL a adroitement adopté une position proche de celle de l’Occident sans pour autant avoir abandonné sa position stratégique relativement à la triple alliance, de façon à continuer d’assurer la protection officielle de la résistance.

Des sources au Liban affirment que « Bassil aspire à la présidence en rapprochant son parti de l’Occident, par crainte d’être inclus dans un groupe (Hezbollah) inscrit dans la liste des terroristes des USA et du monde arabe. Bassil ne se souciait pas d’être perçu comme le principal allié du Hezbollah et de voir le Hezbollah sur la liste des groupes terroristes, mais c’était avant l’accomplissement des deux principaux objectifs. »

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En fait, Bassil a dévoilé sa nouvelle position politique lors des élections parlementaires, en formant une alliance avec les « Forces libanaises » de Samir Geagea, croyant à tort qu’il pouvait diriger l’ensemble, ou du moins la majorité, des chrétiens du Liban. Il a fait des promesses à Geagea qu’il n’a pas tenues après le résultat des élections, afin d’empêcher Geagea d’obtenir des ministères importants dont il pourrait se servir pour accroître sa popularité.

En outre, Bassil était derrière la perte du siège chiite dont le Hezbollah faisait la promotion à Jbeil (Hussein z’ayter), aux dépens de son propre candidat (Rabei’ Awwad) et au profit de Geagea (Mustafa al-Husseini).

Bassil a également entraîné la société chrétienne vers le chemin de l’extrémisme, en reprenant le langage qu’utilisait Bachir Gemayel, un proche allié d’Israël avant son assassinat en septembre 1982. Il parle de confédérations et « d’absence de différence idéologique avec Israël ». Il a aussi proposé d’ériger une sculpture symbolisant le « retrait de l’occupation syrienne au Liban ». Il semble négliger le fait historique que ce sont des dirigeants chrétiens (Pierre Gemayel, Camille Chamoun et Sleiman Frangié) qui ont d’abord appuyé l’idée d’une intervention syrienne au Liban en leur faveur contre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1976.

Des sources bien informées s’attendent à ce que Bassil « éloigne davantage son parti du Hezbollah en prétextant la “crainte des sanctions américaines”. Son animosité à l’endroit du président du Parlement (chiite) Nabih Berri est bien connue et il se croit en mesure de pousser le Hezbollah à prendre ses distances de Berri (qui dirige aussi le mouvement AMAL). Il néglige là encore le fait que le Hezbollah évitera tout affrontement possible avec Berri ou AMAL et tout risque de nouveau conflit entre chiites comme ce fut le cas sous Cheikh Subhi Tfeili en 1988, qui marque une page noire dans l’histoire des chiites du Liban.

L’aspiration de Bassil à la présidence (après Aoun) sur le dos du Hezbollah pourrait toujours échouer. Le bras de fer actuel à propos d’un ministre sunnite est dû principalement au fait qu’Aoun et Bassil comptent ensemble 11 ministres, soit l’équivalent du tiers plus un de l’ensemble du cabinet. Cela signifie que Bassil sera en mesure de suspendre le cabinet (un passe-temps que Bassil a pratiqué souvent ces dernières années) si une décision ne lui plaît pas, parce que ce nouveau ministre augmente son pouvoir. Il n’est aucunement question du Hezbollah qui s’oppose au premier ministre Hariri en lui faisant concurrence en ce qui a trait au leadership sunnite. Hariri détient la majorité des sièges sunnites et un ministre supplémentaire qui n’a pas sa faveur ne changera rien à sa popularité.

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Pour sa part, le Hezbollah n’a pas hésité à donner son accord lorsque son principal allié chrétien, Sleiman Frangié, a proposé une rencontre avec son vieil ennemi Samir Geagea, accusé du meurtre de sa famille il y a plusieurs décennies. Geagea est conscient aujourd’hui que Frangié n’est pas seul et il a dit a Frangié qu’il respecterait sa parole, en référence à la promesse non tenue de Bassil à l’issue du résultat des élections parlementaires.

Le Hezbollah a dit à Frangié qu’il « est digne de confiance, honnête et peut poursuivre ses objectifs » (de se réconcilier avec Geagea, un vieil ennemi du Hezbollah en raison de son rôle dans la guerre civile de 1975, de ses relations passées avec Israël et de ses liens directs avec les USA et l’Arabie saoudite à l’heure actuelle).

L’alliance Frangié-Geagea est une source d’inquiétude pour Bassil et pourrait redistribuer les cartes du côté chrétien une fois de plus. Sayyed Nasrallah a fait ses promesses à Aoun et n’a pas d’obligation similaire envers Bassil. La décision de nommer le président du Liban semble appartenir à l’Alliance du 8 mars et Frangié cherche le soutien des chrétiens du Mont-Liban. Il s’est joint à Geagea pour mieux repousser Bassil, manifestement avec la bénédiction du Hezbollah.

Tout comme le Hezbollah a imposé Aoun à la présidence, il impose Frangié comme futur ministre du Travail et s’attend à ce que le président, Michel Aoun, ajoute un ministre sunnite à son cabinet actuel de façon à pouvoir terminer son mandat. Aoun et Bassil sont loin d’être les perdants dans toute cette affaire, car le prochain cabinet leur réserve les ministères de la Défense, de l’Énergie, de la Justice, de l’Industrie et des Affaires étrangères, en plus du pouvoir de choisir et nommer le chef de cabinet.

Les différences entre alliés et la course à la présidence constituent la voie que l’administration américaine compte prendre pour s’attaquer au Hezbollah, vu l’échec de leurs autres moyens et tentatives jusqu’ici.

Est-ce que cela va fonctionner? La balle est dans le camp des chrétiens libanais.

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