Daech ne peut resurgir après le départ des USA de la Syrie et de l’Irak

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

La communauté du renseignement des USA soutient que le groupe armé « État islamique » (Daech) reviendra dans les 12 mois suivant tout retrait des USA de la Syrie et sera capable de prendre possession de larges pans du territoire. En 2014, Daech occupait une superficie équivalant à celle de la Grande-Bretagne. Des analystes prétendent aujourd’hui que Daech sera bientôt en mesure de contrôler la moitié de ce territoire. Le président des USA Donald Trump annonce en même temps avec justesse que Daech est presque défait, alors que des sources au Pentagone affirment qu’il reste encore entre 20 000 et 30 000 combattants de Daech en Irak et en Syrie. 

Ces affirmations et ces prédictions sans fondement sont faites par des analystes dont le pain et le beurre dépendent de leur capacité à entretenir la peur de Daech. Mais la réalité sur le terrain est tout autre. Les forces kurdes en Syrie sont débordées non par les attaques, mais par les centaines de membres de Daech qui ont capitulé, parce qu’ils ne veulent plus combattre et préfèrent la prison à la mort.En outre, les familles (femmes et enfants) de militants de Daech de nationalités différentes affluent dans la zone désertique sous contrôle kurde à l’est de l’Euphrate pour se rendre. Elles ont faim, se sentent humiliées et expriment haut et fort leur déception d’être tombées dans le piège que le soi-disant État islamique leur avait tendu il y des années. Les forces de la coalition et l’artillerie irakienne bombardent les dernières places fortes de Daech à Arqub, Baghuz Foqani et Baghuz Tahtani, à moins de 7 km de la frontière entre la Syrie et l’Irak à l’est de l’Euphrate. 

Ces analystes professionnels ignorent le fait que toute guerre doit être financée pour assurer la victoire. L’ancien ministre des Affaires étrangères du Qatar Hamad Bin Jassem a dit que son pays a dépensé 137 milliards de dollars pour faire tomber le président syrien Bachar Al-Assad. Le montant payé par l’Arabie saoudite pour arriver à cette même fin n’est pas connu, mais il doit sûrement être comparable. Aujourd’hui, les principaux bailleurs de fonds d’un changement de régime en Syrie ne sont plus intéressés par les événements syriens. Ils ont perdu la guerre, n’ont pas confiance en leurs mandataires et les ont abandonnés à leur sort sous l’aile de la Turquie. Mais il y a plus encore : bon nombre de pays arabes et non arabes se préparent à rouvrir leurs ambassades à Damas, certains l’ayant même déjà fait malgré les pressions des USA pour qu’ils ralentissent le processus. 

Les USA et l’Europe se sont aussi organisés pour resserrer les contrôles sur le flux monétaire et les transferts des donateurs, des banques et des institutions privées, qui finissaient par se retrouver dans les mains d’al-Qaeda et de Daech en Syrie et en Irak. Bien des transferts étaient en fait destinés à financer le terrorisme et à envoyer de l’équipement militaire afin de renverser le gouvernement syrien et diviser l’Irak. 

Ajoutons à cela que Daech et al-Qaeda ont bénéficié d’un accès illimité aux plateformes de réseaux sociaux pendant des années.Daech s’est servi de ces plateformes pour diffuser de la propagande et recruter des volontaires partout dans le monde. Les médias internationaux ont joué le jeu de Daech en appelant au « changement de régime », en publiant en ligne des photos de mise en scène d’atrocités dont bon nombre ont été faussement attribuées au gouvernement syrien, et en diffusant la propagande de Daech dans le monde entier.Ces images ont attiré des combattants étrangers, à qui l’on a ouvert toutes grandes les frontières pour qu’ils se rendent au Levant et en Mésopotamie. Aujourd’hui, Twitter et Facebook exercent une censure sur les djihadistes (entre autres), en fermant des milliers de comptes appartenant à Daech et à ses partisans. La technologie de pointe n’est plus au service de Daech comme elle l’était de 2013 à 2016. 

L’Irak et la Syrie prennent au sérieux la menace de Daech et les effets de l’intervention et du soutien étrangers au groupe terroriste, qui a semé la destruction de la majeure partie de ces deux pays. Les Irakiens et les Syriens qui ont vécu sous la coupe de Daech ont été témoin de ce que la « dawla » (« l’État », comme les habitants des régions qu’il occupait l’appelaient) était capable de faire, de ses mensonges aux gens sous sa gouverne et de l’arrivée des mohajirines (combattants étrangers) en Syrie et en Irak. Le minimum qu’un « État » devrait offrir à ses habitants, c’est la stabilité et la sécurité, des éléments essentiels que Daech n’a pas été en mesure de fournir. Daech a perdu tous ses territoires en l’espace de quelques années. 

Daech a déjà pu recueillir des fonds en vendant du pétrole, en imposant des taxes sur les biens, l’agriculture et les voitures passant sur son territoire, en se livrant au pillage et en vendant des antiquités pillées. Mais c’est de l’histoire ancienne, parce que les pays qui parrainaient Daech l’ont délaissé. Aucun bailleur de fonds n’est prêt à permettre à Daech de reconstruire son « État » même si son chef irakien, Abou Bakr al-Baghdadi, a probablement caché de l’argent comptant et des armes bien loin, comme Saddam Hussein l’avait fait en vain avant l’invasion de l’Irak par les USA en 2003. 

Daech maintient sa capacité de mener des opérations d’insurrection, à petite et même à grande échelle, en Syrie et en Irak. Ceux qui le nient sont naïfs. Des attaques terroristes ont frappé New York, Bruxelles, Paris, Madrid et d’autres villes en Europe et au Moyen-Orient. Al-Qaeda a réussi à frapper sans relâche au cœur même de l’Irak pendant que des centaines de milliers de soldats américains étaient déployés dans le pays. Ce n’est que des années après la création des milices d’al-Sahwa en 2005-2007 que les USA ont commencé à manipuler de nombreux membres et dirigeants de l’État islamique en Irak. 

Il restera toujours des éléments favorables à Daech qui possèdent des armes et de l’argent cachés dans différentes parties de la Syrie et de l’Irak. Dans les quelques années qui suivront la perte de son territoire, Daech devrait être plus actif que jamais, juste pour prouver qu’il est toujours là, même si ses dirigeants et ses militants sont fatigués et en fuite, recherchés et pourchassés partout. Le groupe ne peut plus maintenir ouvertement une présence en plein jour, ni à Ramadi, ni à Fallujah, et certainement pas à Raqqa ou à Deir Ezzor. 

Il faut s’attendre à ce que l’administration américaine et les analystes qui l’appuient continuent de propager une crainte exagérée d’un retour de Daech.Contrairement à Trump, bien des responsable américains voudraient rester en Syrie et en Irak beaucoup plus longtemps que ce qui a été officiellement annoncé (4 mois). Quant aux analystes, la survie de Daech assure leur rentrée de fonds. Mais ils font fi de facteurs essentiels, dont ceux mentionnés précédemment, qui font en sorte qu’il est impossible pour des forces non gouvernementales de diriger un mini-État et le défendre militairement. L’État islamique n’a pu obtenir le soutien de la société et conquérir les cœurs et les esprits. Il a régné par l’épée, en semant la crainte et la terreur parmi des gens qui autrement l’aurait appuyé. Tout comme « l’Armée syrienne libre », al-Qaeda et bien d’autres groupes liés à l’Arabie saoudite ou à la Turquie, le groupe armé État islamique a été incapable de gouverner les zones sous son contrôle. 

Le monde est divisé aujourd’hui en deux pôles : les USA tentent d’imposer leur hégémonie militaire sur le monde, pendant que le pôle russo-chinois, qui englobe tous ceux qui rejettent l’hégémonie des USA, cherche à promouvoir le développement économique et la prospérité sans agression militaire. Daech n’a pas sa place entre ces deux pôles et aucun espoir d’occuper de nouveau un territoire ou de le tenir quelque temps en Syrie et en Irak. Le monde entendra sûrement parler de ses actes de terreur sporadiques, mais le groupe et son « État » sont en définitive relégués aux oubliettes.

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