Les gagnants et les perdants de l’attaque turque contre les Kurdes en Syrie (1 de 3)

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Par Elijah J. Magnier : @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le président Donald Trump a donné l’ordre d’amorcer un « retrait délibéré » de ses troupes et de mettre fin à leur occupation du nord-est de la Syrie. Cette décision accélère la course que se livrent les forces turques et syriennes pour le contrôle de cette région.

La Turquie s’empresse d’établir une zone de 30 à 35 km de largeur à sa frontière jouxtant le nord-est de la Syrie occupé par les USA, actuellement sous le contrôle des séparatistes kurdes syriens. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est conscient de la pression que subit son allié américain, le président Donald Trump, pour avoir approuvé cette opération, qui le rend encore plus impopulaire parmi les élites américaines et occidentales.

Trump avait décidé de prendre unilatéralement le contrôle d’une zone plus grande que la Suisse en Syrie. Sans être invité par le gouvernement central, il a établi plus d’une dizaine de bases militaires et aériennes dans le pays, qu’il a continué d’occuper malgré la défaite de Daech. Trump a maintenant accepté de retirer une partie de ses troupes, en permettant à la Turquie et à ses mandataires syriens d’entrer dans cette partie du territoire syrien. Le président des USA et son homologue russe Vladimir Poutine ont bloqué un projet de résolution rédigé par l’UE condamnant l’offensive turque. Aujourd’hui, cette opération fait beaucoup plus de gagnants que de perdants et ce serait une erreur de croire que seule la Turquie y trouvera son compte. Tous les gagnants poursuivent leurs propres objectifs quant à la façon de tirer profit de l’invasion turque.

En décidant de retirer 1 000 membres de ses troupes du nord-est syrien, Trump redistribue les cartes en se dégageant son administration d’un fardeau qui tombera dans les mains de la Russie, de la Turquie et de la Syrie (et de leurs alliés). La Russie se doit d’agir vite et d’amener les parties concernées autour d’une table pour établir une situation qui pourrait devenir plus chaotique et même mener à encore plus d’affrontements.

Les plus grands perdants sont les Kurdes : les Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) syrien, ainsi que la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), désignée comme une organisation terroriste par les USA (depuis 1997), par l’Union européenne (depuis 2002) ainsi que par l’OTAN, la Turquie et d’autres pays.

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Les Kurdes au Levant

Les Kurdes sont disséminés aujourd’hui au sud-est de la Turquie, au nord-est de la Syrie, au nord de l’Irak, au nord-ouest de l’Iran et au sud-ouest de l’Arménie. Avec une population estimée à 30 millions d’habitants, ils formeraient la plus grande minorité sans État dans le monde. Plus de la moitié des Kurdes vivant en Turquie, il serait exagéré de qualifier l’attaque turque contre les Kurdes syriens de « nettoyage ethnique ».

La signature du traité de paix de Lausanne en 1923 avec la République turque a privé les Kurdes de la concrétisation de leur rêve d’un « Kurdistan » indépendant. Les Kurdes se sont révoltés plusieurs fois, mais sans jamais réaliser leur aspiration. On n’a qu’à penser à la rébellion de Cheikh Saïd (1925), à la révolution de la République de l’Ararat (1930) menée par l’Arménien Ziylan Bey, un des rebelles des montagnes les plus célèbres (l’Irakien Mustafa Barzani a traversé la frontière pour se joindre à la rébellion), et au génocide des Kurdes-Alevis dont le chef était Seyit Riza à Dersim (aujourd’hui Tenceli) en 1937-1938. La dernière opération a été menée sous les ordres du président turc Moustafa Kemal Atatürk, que le président Erdogan a reconnue comme un « massacre ».

En 1974, Abdullah Ocalan a formé un mouvement prolétaire maoïste, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et s’en est pris à des cibles turques dans le pays. Jusqu’à maintenant, au moins 40 000 personnes ont été tuées dans ce conflit sans que les Kurdes parviennent à obtenir un État. Ocalan et quelque 3 000 militants du PKK croupissent en prison. Les USA, l’UE et bien d’autres pays considèrent le PKK comme un groupe terroriste. « Le PKK est sur la liste des groupes terroristes de l’UE et nous n’avons pas prévu le retirer de cette liste », a dit la responsable de la politique étrangère de l’UE Federica Mogherini en mars dernier.

Quand la guerre en Syrie a commencé en 2011, les Kurdes syriens étaient neutres, mais ont approvisionné de nombreuses villes assiégées en fournitures indispensables. Mais tout a changé en 2014, lorsque le groupe armé « État islamique » (ISIS, ISIL, EI ou Daech) a attaqué la ville kurde de Ayn al-Arab, appelée Kobané par les Kurdes.

Bien que la Turquie ait refusé (pour éviter un soulèvement intérieur) de permettre aux Kurdes turcs de traverser la frontière pour venir en aide à leurs frères syriens, elle a permis au Peshmergas kurdes irakiens de passer alors que la ville était sur le point de tomber. Les Peshmergas étaient chargés de guider les avions américains pour qu’ils atteignent leurs cibles contre Daech à l’aide de désignateurs laser. La ville a été détruite, mais Daech n’a pu la prendre et s’est retiré en janvier 2015.

En octobre 2015, la coalition dirigée par les USA a formé, entraîné et armé les Forces démocratiques syriennes (SDF) sous commandement kurde, qui regroupaient aussi des milices arabes locales. Les Kurdes se sont mis à espérer que leur rêve finirait par se matérialiser, car la division de l’Irak et de la Syrie était alors envisageable. Un État kurde semblait atteignable et le nom « Rojava » (Rojavayê Kurdistanê‎), une des quatre parties formant le grand Kurdistan, a été choisi pour un territoire s’étendant de la ville d’Afrin, au nord-ouest, jusqu’à Hassaké, au nord-est.

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En août 2016, la Turquie a dépêché ses propres troupes en Syrie avec l’aide de ses mandataires syriens et capturé la ville de Jarablus, déjouant ainsi les plans des Kurdes. Un peu moins de deux ans plus tard, la Turquie a conquis la ville kurde d’Afrin, réduisant ainsi la carte du Rojava tout en forçant le déplacement de dizaines de milliers de Kurdes.

Les Kurdes ont préféré livrer Afrin à la Turquie plutôt que de permettre à l’armée syrienne de défendre la ville. Des négociations intenses ont eu lieu entre les dirigeants kurdes et le gouvernement syrien à Damas, dans la base militaire russe de Hmeimim et ailleurs. Les Kurdes refusaient de remettre les milliards de dollars qu’ils avaient tirés de l’agriculture syrienne et de joindre les Forces de défense nationale de la Syrie. Ils voulaient garder une pleine autonomie et se servir de l’armée syrienne comme garde-frontière. Ils ont préféré combattre et perdre la bataille plutôt que de laisser le gouvernement syrien reprendre le contrôle du territoire. Les Kurdes ont opté pour l’occupation turque. Ce fut leur première erreur majeure.

En septembre 2015, lorsque la Russie a été persuadée de déployer ses forces aériennes en Syrie, une coordination avec les USA était nécessaire pour éviter les affrontements. Il a été convenu que le secteur à l’est de l’Euphrate relèverait des opérations et du contrôle des USA, tandis que les forces russes contrôleraient la partie occidentale. Après la défaite de Daech, l’armée syrienne a tenté, avec ses alliés, de traverser l’Euphrate pour saisir des mains de Daech les riches gisements pétroliers et gaziers se trouvant au nord de Deir Ezzor avant l’arrivée des forces soutenues par les USA. Mais les forces US ont alors décimé les troupes syriennes. Plus de 200 hommes ont été tués, démontrant ainsi que les USA n’étaient pas prêts à abandonner leur « zone d’influence » et ses énormes avantages matériels.

Les USA avaient clairement l’intention de rester et d’occuper un territoire représentant un peu moins du tiers de la Syrie particulièrement riche en ressources agricoles et énergétiques.

C’est à ce moment-là que le dirigeant kurde irakien Massoud Barzani a échoué dans sa tentative de proclamer son État indépendant en Irak, mettant ainsi fin au rêve kurde d’unir le Rojava au Kurdistan irakien.

Quand le nouveau président des USA Donald Trump a pris le pouvoir, il avait promis de faire sortir ses forces armées du Moyen-Orient. Trump qualifiait le nord-est de la Syrie comme le sable et la mort ». Il comptait retirer ses troupes, sauf s’il pouvait en tirer profit. Les pays arabes, qui étaient alors très impliqués dans la guerre en Syrie en finançant les djihadistes et les rebelles, n’avaient plus le goût de leur fournir de l’argent et des armes. Ils n’étaient plus prêts à payer Trump pour qu’il y maintienne ses troupes.

Trump disait que les Kurdes « ne sont pas de très bons combattants » et qu’ils attendaient que ses avions dégagent la voie avant d’attaquer Daech. Il a ainsi minimisé leur rôle et leurs pertes lors de la défaite de Daech à Raqqa, la capitale du « Califat ».

Les Kurdes n’auraient jamais cru que les USA les trahiraient, malgré une expérience semblable en 1975. C’était leur deuxième grande erreur. Les chefs militaires kurdes ont tenté en vain de convaincre les dirigeants politiques kurdes d’entamer un dialogue sérieux avec Damas. Dans les faits, les Kurdes ont suspendu les négociations et semblaient encore préférer subir une attaque des Turcs plutôt que de collaborer avec le gouvernement syrien. Ils fondaient leurs espoirs sur le soutien de la communauté internationale et des médias institutionnels. Ces médias et des personnalités publiques n’ont effectivement pas manqué de soutenir verbalement les Kurdes, mais cela n’a pas suffi à stopper l’attaque turque qui avance maintenant rapidement dans le secteur désigné.

Trump perçoit les Kurdes comme des mercenaires qu’il a achetés et payés pour leur service. Comme ce service n’est plus requis, il est maintenant prêt à retirer les forces US pour gagner la faveur de la Turquie. Les Kurdes ne sont plus indispensables maintenant que leurs services ne sont plus requis par Trump.

Les Kurdes ont pourtant bien voulu servir de boucliers humains aux soldats de Trump pendant des années à Hassaké et Qamishli. Ils croyaient aussi que les médias sociaux et qu’une campagne médiatique en leur faveur pourraient renverser la décision de Trump. Ils se retrouvent maintenant sans alliés sur le terrain, sans même compter sur des montagnes pour les protéger. Leurs mauvais choix, en cédant un territoire qui ne leur appartenait pas, ont fait d’eux les plus grands perdants aujourd’hui. L’annonce du retrait soudain des USA a fait l’effet d’une douche froide sur les Kurdes, qui ont maintenant demandé à Damas d’entrer dans le jeu pour les protéger contre l’avance turque. Il était pour eux grand temps de se réveiller et de saisir la seule possibilité qui leur était offerte.

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