Trump revient sur son retrait pendant qu’Al-Qaeda fait des progrès en Syrie

Par Elijah J. Magnier : @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Le front al-Nosra, autrement dit Al-Qaeda désigné actuellement sous le nom de Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), est en train d’étendre son influence et son contrôle militaire sur des villes et des villages entiers au nord et à l’ouest de la région rurale d’Alep, en Syrie. Abou Mohammed al-Joulani, ex-émir de la Syrie du groupe armé terroriste « État islamique » (Daech), avant de s’autoproclamer émir d’Al-Qaeda au Levant, a ordonné à ses troupes de progresser en direction d’Idlib et de sa région rurale, en prenant les villes d’Ariha, de Jabal al-Zawiya et de Maarrat al-No’man. Son but est d’amener ses djihadistes à contrôler toute la région faisant l’objet des pourparlers d’Astana entre la Russie et la Turquie, où un cessez-le-feu a été conclu l’an dernier afin de stopper l’avance de l’armée syrienne qui voulait récupérer le nord du territoire syrien. Idlib et ses environs sont considérés aujourd’hui comme comptant le plus grand nombre de djihadistes à avoir jamais été réunis dans une même zone géographique au Moyen-Orient. Ils sont lourdement armés en ayant en leur possession les armes les plus avancées des USA, principalement des missiles guidés antichar TOW et des drones armés, tout en comptant sur des centaines de kamikazes prêts à combattre et à mourir.

Jusqu’à maintenant, Joulani a réussi à dissoudre au moins 14 groupes syriens qualifiés de « modérés » de par le monde. Ils ont été financés et équipés par la Turquie, dont les forces n’ont pas encore réagi et qui ont laissé gagner en force l’opposition des djihadistes à l’accord d’Astana, qui vise à éliminer leur présence au nord de la Syrie.

Pour sa part, le président américain Donald Trump, qui a affirmé que « Daech est déjà défait » et que la Syrie, c’est « le sable et la mort », ainsi que son administration, reviennent sur le calendrier du retrait de la Syrie annoncé. Le conseiller du président à la sécurité nationale John Bolton a dit dimanche que « les USA songent à se retirer une fois que Daech sera défait et que la Turquie garantira la sécurité des combattants kurdes alliés des USA ». Trump sait que la présence de Daech se limite à 3 ou 4 villages le long de la rive orientale de l’Euphrate, sur le front Deir Ezzor-al Qaem. Il est clair que l’administration américaine exerce des pressions sur le président inexpérimenté pour qu’il ralentisse le retrait de la Syrie. Mais d’autres raisons non déclarées expliquent ce changement de plan soudain.

Premièrement, du point de vue militaire et géopolitique, les USA ont beaucoup à perdre en se retirant du Levant. Leur présence nuit effectivement à l’Iran et à ses alliés et dérange la Russie, la Syrie et l’Irak, qui trouvent que les forces de Washington demeurent une source continuelle de problèmes. Les USA ne semblent pas prêts à sceller le sort de Daech, un groupe qu’Israël aurait préféré voir tenir les rênes de la Syrie, comme il l’a dit à maintes reprises. La présence des forces d’occupation américaine au nord-est de la Syrie est perçue comme une plateforme permettant aux USA de poursuivre leur hégémonie au Moyen-Orient et comme une source de friction entre les deux superpuissances, présentes sur le même territoire en Syrie.

Deuxièmement, le parlement irakien brandit au visage de Trump la sérieuse possibilité d’ordonner aux forces américaines de quitter l’Irak. Trump a déclenché la réaction irakienne en faisant fi du protocole et en refusant de rencontrer le premier ministre de l’Irak, son président et le président de son parlement en sol irakien lors de sa récente visite à la base irako-américaine de Ayn al-Assad, dans l’Anbar irakien.

Si l’Irak pousse les forces américaines hors de la Mésopotamie, elles sortiront complètement du Levant aussi, si Trump respecte sa promesse de se retirer dans un intervalle de 30 jours à 4 mois, ce qui est contraire à tous les intérêts des USA et d’Israël au Moyen-Orient. 

Troisièmement, on ne peut exclure que les nouvelles conquêtes d’Al-Qaeda en Syrie pourraient fournir une nouvelle raison pour l’administration américaine de mettre la pédale douce à son retrait de la Syrie ou même de carrément en rejeter l’idée. L’accord d’Astana entre la Russie, la Turquie et l’Iran a empêché toute attaque contre la ville et la région rurale d’Idlib, à un moment où l’administration américaine était prête à bombarder l’armée syrienne sous le faux prétexte que Damas comptait « utiliser des bombes chimiques ». Cet accord a enlevé toute possibilité pour les USA de jouer un rôle actif en Syrie. De plus, la réunion le mois dernier à Moscou entre la Russie et la Turquie prévoyait le gel de toute poussée turque en direction de la région de Manbij, ce qui a permis à l’armée syrienne de prendre position dans le secteur et aux Kurdes des Unités de protection populaire (YPG) de retirer leurs forces, au grand déplaisir de Washington. Cela a également déjoué les plans de Washington, qui prévoyait que les forces d’Ankara (et non de Damas) remplaceraient les forces d’occupation américaines pendant leur retrait. La présence des USA au nord-est de la Syrie perdait rapidement tout son sens.

Cependant, un nouveau développement s’est imposée dans la géopolitique syrienne. La nouvelle mouture d’Al-Qaeda au Levant (HTS), de pair avec ses combattants étrangers, a pris le contrôle de la ligne de démarcation établie à Astana par la Turquie et la Russie. Cela donne aux forces russes et syriennes la légitimité qu’il leur faut pour bombarder les zones contrôlées par Al-Qaeda sans avoir à se soucier de l’accord d’Astana. Pour sa part, la Turquie ne s’est pas mêlée des événements de la semaine dernière et ne semble pas disposée à régler le cas des djihadistes, tel que convenu précédemment avec la Russie.

Aujourd’hui, Al-Qaeda élimine bon nombre d’alliés de la Turquie et de groupes que les USA ont financés, armés et entraînés. Si la Syrie et la Russie maintiennent leur plan initial d’attaquer Idlib, les USA trouveront une nouvelle occasion de bombarder l’armée syrienne et d’intervenir pour mettre des bâtons dans les roues au plan de Moscou visant à mettre fin à la guerre en Syrie.

Le contrôle de la ligne de démarcation par Al-Qaeda va sûrement déclencher un affrontement avec l’armée syrienne. L’on s’attend à ce qu’Alep soit bombardée pour permettre à Al-Qaeda de prétendre qu’il ravive la « révolution syrienne et rejette tout accord avec Damas ». Abou Mohammed al-Joulani, l’ex-émir de Daech et leader de HTS, a traité le président Erdogan de la Turquie de « kâfir » (incroyant). Par conséquent, aucune force ne combattrait sous la bannière de la Turquie, même si la présence turque en Syrie permet à Joulani de gagner en force tout en offrant la logistique et les voies d’approvisionnement nécessaires à son groupe. 

Parmi les commandants Joulani, il y avait (et beaucoup sont toujours actifs) – pour en nommer quelques-uns – le Jordanien Sami al-Aridi (érudit et chef religieux), le Libyen Abou Oussama (agent du renseignement à Idlib), le Jordanien Abou Joulayleb (émir de Lattaquié), le Jordanien Abou Hussein (émir d’Idlib), le Jordanien Abou al-Yaman (chef de « l’armée »), le Jordanien Abou Hafas (agent du renseignement), l’Égyptien Abou Abdallah (affaires religieuses, Lattaquié), l’Égyptien Abu al-Yaqzan (affaires religieuses et militaries), le Tunisien Abou Omar (justice et affaires religieuses) et le Tunisien Abou Haidara (affaires religieuses, Idlib). Des milliers de combattants étrangers combattent dans leurs rangs, tandis que d’autres ont joint les rangs de Hurras ad-Din (HAD) et Jabhat Ansar al-deen (JAD), plus radical encore que le HTS. Aujourd’hui, al-Joulani fournit la raison parfaite aux forces d’occupation pour qu’elles restent en Syrie en attendant de nouveaux développements et, possiblement, une réorganisation du pouvoir sur le terrain.

Daech ne constitue plus une menace pour les USA. Il tient encore Al-Susah, Morashida, Safafina et al-Shajlah, des villes qui sont toutes sous la protection des forces américaines. Par conséquent, le groupe ne représente plus une raison pour Trump de continuer à occuper le territoire syrien. En outre, Bolton demande à la Turquie d’offrir une garantie de protection des Kurdes des YPG, la branche syrienne du PKK, l’ennemi juré de la Turquie, qui est aussi sur la liste des groupes terroristes du département d’État des USA.

Bolton demande essentiellement l’impossible de la Turquie, ce qui fait ressortir toute la faiblesse d’un président obligé de diriger une administration qui le force constamment à avaler ses promesses. Les intentions des USA envers la Syrie ne correspondent pas aux réactions positives suscitées par la promesse initiale de Trump de retirer ses troupes, même si la Russie, l’Iran et la Syrie n’ont jamais cru Trump. Il n’en demeure pas moins que Damas trouve qu’il est grand temps pour les Kurdes de choisir leur camp et d’arrêter d’assurer la protection des forces américaines pour qu’elles partent au plus vite. 

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