Sommet Poutine-Erdogan : Idlib et Hassaké au menu au détriment des Kurdes, laissés sur leur faim

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se réunissent pour discuter de leur relation économique et stratégique à long terme. Cependant, la discussion devrait porter en grande partie sur la situation en Syrie et le retrait annoncé des USA du nord-est du Levant qu’ils occupent. Les deux présidents sont conscients que la situation est critique, notamment que les USA cherchent à dresser la Turquie contre la Russie tout en abandonnant leurs alliés, les Kurdes des YPG et des SDF, dans l’œil de la tempête. 

Il ne fait aucun doute que les militants kurdes sont devenus un fardeau pour l’administration américaine. L’allié américain veut les abandonner à leur sort ou les livrer à la Turquie, leur pire ennemi. Damas préférerait que ces enfants prodigues reviennent dans les bras du gouvernement central, si les Kurdes finissent un jour par reconnaître que c’est peut-être tout ce qui leur reste pour sauver leurs vies et leur existence. Mais si les militants kurdes insistent pour demeurer les boucliers humains des forces américaines, ils deviendront sacrifiables même pour Damas. 

L’administration américaine en place tire avantage de la présence de ses troupes au nord-est de la Syrie en autorisant des milliers de militants de Daech à rester dans une petite zone géographique du district d’Albu Kamal à l’est de l’Euphrate. Elle tente aussi de rompre l’alliance russo-turque en insistant pour livrer la région que ses forces évacueront aux mains des forces turques, alors que la Russie cherche à maintenir l’unité de la Syrie et à permettre à l’armée syrienne de reprendre le contrôle de son propre territoire.Cela démontre que Washington n’est pas prêt à mettre fin à sa guerre au Levant malgré l’échec total de son plan de « changement de régime ». L’administration américaine cherche en fait à maintenir l’instabilité de façon à empêcher le gouvernement syrien de reconstruire la Syrie. 

Les ambitions turques en Syrie sont claires. L’Empire ottoman a signé le Traité de Lausanne en 1923 à l’hôtel Beau Rivage en Suisse. Les termes de ce traité étaient meilleurs pour la Turquie que le traité de Sèvres qui le précédait, mais forçaient quand même la Turquie à abandonner ses revendications sur un vaste territoire en Syrie et en Irak (Mossoul). 

La Turquie prétend, sur la base d’un article supposément secret du traité de Lausanne, que celui-ci expire en 2023, cent ans après sa signature. Erdogan pourra alors revendiquer le droit d’exploiter les ressources énergétiques dans ses eaux territoriales. Il compte aussi se servir de l’expiration du traité pour justifier sa reconquête des territoires avoisinant la Turquie.  

Il se pourrait bien que la décision d’Ankara de laisser Daech et al-Qaeda traverser sa frontière pour se rendre en Syrie et en Irak pendant les premières années de guerre en Syrie était en préparation à une redéfinition des frontières. En effet, lorsque Daech a occupé Mossoul en 2014, la Turquie a été un des premiers pays à déclarer que l’occupation du tiers de l’Irak par Daech était une « révolution sunnite ». Lorsque des diplomates turcs ont été gardés en otages à son consulat à Mossoul, la Turquie a négocié leur libération et a procédé à un échange d’otages et de prisonniers avec le groupe terroriste. Aujourd’hui, les soldats turcs occupent Bachiqa au nord de l’Irak et refusent de partir malgré les demandes répétées du gouvernement central à Bagdad. 

En Syrie, l’armée turque est présente à Afrin, Idlib, al-Bab et Jarablous, et 80 000 hommes n’attendent qu’un signal pour entrer dans les provinces d’Hassaké et de Raqqa sous le prétexte de libérer ce secteur sous contrôle des YPG et du PKK.

Ankara tente d’annexer le plus de territoire syrien possible, y compris plus de 13 000 km2au nord-est de la Syrie. La Turquie a fourni de nombreuses indications qu’elle était prête à négocier un échange avec la Russie. Erdogan a laissé la dernière mouture d’al-Qaeda (Hay‘at Tahrir al-Cham) éliminer le groupe Noureddine Zinki, son mandataire syrien que la Turquie appuyait jusqu’à ce qu’il commence à recevoir un soutien financier de l’Arabie saoudite. Le président turc a habilement permis à al-Qaeda de prendre le contrôle d’Idlib et de sa région rurale comprises dans l’accord de cessez-le-feu d’Astana. Ce faisant, il ouvre la possibilité de se servir d’Idlib comme monnaie d’échange à la Russie contre la « zone de sécurité » proposée par l’administration américaine. 

La « zone tampon » proposée par Trump, qui fait 490 km de largeur et 32 km de profondeur et dont la masse terrestre est plus grande que le Liban, comprend une majorité arabe et une minorité kurde. Trump prétend qu’il est prêt à retirer ses forces de ce territoire au profit des forces d’Ankara.  

Erdogan sait que les USA ne se retireront pas tout de suite, mais prend au sérieux la possibilité que ce soit des forces turques, plutôt que syriennes, qui prennent le contrôle de la zone en question. Ankara a cessé de parler du meurtre de Khashoggi depuis que les USA ont exprimé leur décision de livrer la « zone tampon » à la Turquie, un allié de l’OTAN.Trump cherche à éloigner Erdogan de Poutine.

L’administration américaine exerce beaucoup de pression sur les pays du Golfe pour ne pas qu’ils participent à la reconstruction de la Syrie et acceptent le retour de la Syrie dans la Ligue arabe. Elle bloque la frontière entre la Syrie et l’Irak a al-Tanf, afin de stopper la croissance du commerce entre les deux pays. Elle garde sa mainmise sur la région de la Syrie riche en pétrole et en gaz naturel au nord-est, afin d’entraver la croissance de l’économie syrienne. 

Pour ces raisons, Erdogan pourrait ne pas avoir trop de difficulté à convaincre Poutine de la validité de son plan de remplacement de l’occupation américaine par une occupation turque, surtout si Idlib est offerte en échange d’Hassaké et de Raqqa. Ce n’est pas la première fois que le président turc propose ce genre d’accord. Il a effectivement contribué au retour d’Alep et de la Ghouta aux mains de l’armée syrienne. 

Tout en tenant compte du fait que le retrait des USA est loin d’être certain et qu’il n’est pris au sérieux par aucune des parties présentes en Syrie, la création d’une « zone tampon » ne sera pas une partie de plaisir. Les Kurdes vont défendre leur territoire, mais finiront par abandonner leurs villages, comme ils l’ont fait à Afrin, en émigrant vers le secteur contrôlé par l’armée syrienne. Les militants kurdes seront les plus grands perdants, car ils comptent sur un président des USA qui change d’idée constamment et qui, après avoir pris une décision au coucher, en propose une toute autre à son lever le lendemain.

Ankara veut une « zone tampon » à offrir à ses alliés en Syrie qui s’inquiètent de l’accord entre Trump et Erdogan. Ces groupes expriment aujourd’hui de sérieux doutes quant à leur sort. Erdogan compte donc livrer à ses mandataires le nord-est de la Syrie, riche en agriculture et en pétrole, pour qu’ils puissent avoir leur parcelle de territoire au détriment des Kurdes, qui seront les plus grands perdants. 

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