Qui est derrière l’explosion d’entrepôts de munitions en Irak? La cible, c’est l’Iran!

Par Elijah J. Magnier: @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Une explosion s’est produite mardi dans un entrepôt de munitionsutilisé par les forces de sécurité irakiennes relevant des Forces de mobilisation populaire (FMP) à proximité de la base aérienne et militaire des USA à Balad, dans la province de Salah ad-Din, à 64 km au nord de Bagdad. Plus d’une semaine auparavant, c’est un entrepôt du camp Sakr utilisé par la police fédérale et les FMP à Bagdad qui a explosé, en causant des victimes. Le commandant adjoint des FMP Abou Mahdi al-Muhandes a accusé Israël d’être derrière les explosions, en affirmant que « quatre drones israéliens qui se trouvaient à la base militaire des USA en Irak sont responsables des deux explosions ». Le premier ministre d’Israël, Benyamin Netanyahu, a fait allusion à la responsabilité d’Israël dans cette attaque en disant que « l’Iran n’a aucune immunité nulle part, que ce soit en Iran même, au Liban, en Syrie, en Irak  et au Yémen ». Pourquoi l’Iran serait-il la cible et quelles pourraient en être les conséquences? 

Il ne fait aucun doute que la guerre entre « l’Axe de la résistance » (les FMP en Irak, la Syrie, le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen et les Palestiniens à Gaza) et « l’axe USA-Israël » et ses alliés au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Bahreïn) a atteint un nouveau pic depuis 2006 et « l’échec important et grave » de la troisième guerre d’Israël au Liban. Trois ans plus tôt, lorsque les USA se sont arrogé le titre de force d’occupation en Irak, le secrétaire d’État Colin Powell s’est rendu en Syrie pour avertir le président Bachar al-Assad de cesser de soutenir le Hezbollah et le Hamas palestinien, pavant ainsi la voie pour un « nouveau Moyen-Orient ». Assad avait le choix de se joindre soit à « l’Axe de la résistance », soit au « nouvel ordre mondial des USA ». Une fois la décision d’Assad prise, la guerre s’est déclarée en Syrie en 2011, afin de couper le lien avec « l’Axe de la résistance » et d’endiguer le flot d’armes vers le Liban (une des nombreuses raisons de la guerre en Syrie). Mais là encore, la guerre n’a pas atteint ses objectifs et Damas a consolidé son partenariat avec « l’Axe de la résistance ». 

L’Irak était le prochain sur la liste des guerres. Les USA ont observé le groupe armé « État islamique » (Daech) transférer ses djihadistes de l’Irak à la Syrie et occuper le tiers de l’Irak en 2014 en ne faisant rien pendant deux mois. L’axe USA-Israël et ses alliés du Moyen-Orient jugeaient préférable d’assister les bras croisés à la partition de l’Irak dans l’espoir de nuire à « l’Axe de la résistance ». Une guerre sectaire aurait duré des années au Moyen-Orient, en laissant tous les pays concernés « très occupés ». 

En Palestine, les groupes de la résistance ont imposé une nouvelle règle d’engagement à Israël après avoir acquis de nouveaux missiles capables d’atteindre Tel-Aviv et de pourchasser des véhicules israéliens au moyen de la technologie guidée par laser. L’Iran a fourni aux Palestiniens de la technologie et une expertise militaires. Gaza est devenu très difficile à « mâcher et à écraser » pour Israël. 

Au Yémen, quatre ans de guerre infligée au pays le plus pauvre du Moyen-Orient ont appauvri davantage les Yéménites, sans toutefois parvenir à briser leur volonté. La livraison d’armes par l’Iran a imposé là aussi une nouvelle règle d’engagement, cette fois contre l’Arabie saoudite, en permettant aux Yéménites d’abattre des drones US, de lancer des frappes contre des aéroports éloignés et de cibler des ressources énergétiques.

Devant ses échecs sur tous les fronts (irakien, syrien, palestinien, yéménite et libanais), l’axe USA-Israël semble changer ses objectifs. Au lieu de viser les alliés de l’Iran, c’est l’Iran même qui est ciblé. L’administration étasunienne,sous l’influence du premier ministre Netanyahu, a révoqué le « Plan d’action global commun » (PAGC), appelé communément « Accord sur le nucléaire iranien », puis a imposé ce qu’il qualifie de « pression maximale » sur l’Iran.

Le président Hassan Rouhani a signalé que « l’un des dirigeants de l’UE que j’ai rencontrés à New York l’an dernier m’a dit que Trump l’avait conseillé de cesser de commercer avec l’Iran, parce qu’il n’y aura plus de République islamique dans trois mois ». Mais il s’avère que l’Iran tient bien le coup, en étant prêt à faire la guerre si on lui impose ou si on l’empêche d’exporter son pétrole. L’Iran a abattu un drone US (il s’en est fallu de peu pour se retrouver en situation de guerre totale), s’en est pris à des pétroliers et en a arraisonné un battant pavillon britannique après la capture d’un de ses superpétroliers. N’empêche que malgré ces réponses mesurées de l’Iran à la provocation, notamment en évitant d’abattre un avion-espion US avec 38 membres d’équipage à bord, les tensions entre les USA et l’Iran sont loin de s’estomper. 

Ce que nous observons en Irak aujourd’hui est un changement dans la politique de l’axe USA-Israël, qui consiste à frapper « l’Axe de la résistance », ses capacités et ses alliés dès que faire se peut. Un preneur de décisions au sein de « l’Axe » a affirmé ceci : « (le secrétaire d’État Mike) Pompeo et son département semblent vouloir pourchasser et encercler l’Axe de la résistance, en particulier le Hezbollah libanais. En Afrique, en Amérique latine, en Europe et ailleurs dans le monde, les USA sont résolus à frapper les sympathisants du Hezbollah et les sociétés qui le soutiennent et à tarir ses ressources. C’est parce qu’Israël n’a pas réussi à le défaire sur le champ de bataille, mais aussi parce que le Hezbollah est l’un des alliés de l’Iran les plus dangereux et efficaces. »

Il est vrai qu’Israël a frappé des centaines de cibles en Syrie au cours des premières années de guerre sans en revendiquer la responsabilité. Ce n’est que depuis les deux dernières années qu’il en fait l’annonce ouvertement. Selon des sources bien informées, la plupart des frappes israéliennes visaient des cibles sélectives sur la foi de renseignements de sécurité. Israël a pris pour cibles des armes stratégiques en Syrie ou en direction du Liban, mais toujours en territoire syrien, avant qu’ils n’atteignent la frontière avec le Liban.

« Les USA et Israël se sont mis d’accord pour frapper l’Iran et ses alliés, mais leur approche conflictuelle diffère. En Irak, on a frappé des objectifs et assassiné des personnalités sans le révéler au public. Ce qui se passe aujourd’hui en Irak (entrepôts qui explosent) ressemble au style de frappe adopté par les Israéliens contre des cibles en Syrie », a affirmé la source. 

À Bagdad, des sources au sein du pouvoir décisionnel ont dit qu’« Israël a pris pour cible les FMP en juin 2018 et tué quelques dizaines de leurs membres. Le mois dernier, les FMP ont révélé les liens qu’entretenait avec la CIA le brigadier général irakien Mahmoud al-Fallahi, commandant de l’Anbar, qui s’est fait prendre à donner à un agent de la CIA toutes les coordonnées des emplacements des FMP et de leurs entrepôts de munitions. L’extrait audio révélait qu’Israël comptait frapper des positions des FMP. Une implication israélienne n’est donc pas exclue, car l’objectif, c’est la destruction de la capacité des alliés de l’Iran ». 

« Si les entrepôts des FMP où sont stockés des missiles stratégiques capables de frapper avec précision Israël et des bases US en Irak ont été détruits, cela signifie que le principal objectif des USA et d’Israël a été accompli. Les FMP, c’est comme le Hezbollah au Liban, les groupes palestiniens à Gaza et le Yémen. Ils sont prêts à se tenir derrière l’Iran et à participer à toute guerre contre la République islamique, ce que les USA et Israël savent très bien », a poursuivi la source.

En Irak, ce n’est pas très difficile d’obtenir des renseignements sensibles. La nouvelle du stockage de missiles de précision dans les entrepôts des FMP est sur toutes les lèvres. Pendant mes séjours en Irak s’étalant sur plus d’une décennie (je continue de m’y rendre régulièrement), j’ai réalisé que de nombreux Irakiens n’arrivent pas à garder des secrets ou des renseignements sensibles. Par exemple, en 2004, j’ai appris le jour même que Haj Qassem Soleimani, des brigades al-Qods du Corps des gardiens de la Révolution iranienne, était arrivé à Bagdad. Il est allé régulièrement au Liban pendant plus de 20 ans et personne au niveau de commandement intermédiaire du Hezbollah n’était au courant de sa présence. Pourtant, chaque fois que Soleimani se rendait en Irak, le pays au complet savait le même jour qu’il était arrivé et qui il rencontrait. 

Révéler l’emplacement de missiles de précision et d’entrepôts des FMP fait tout bonnement partie des échanges habituels entre Irakiens. Il devient par conséquent inévitable que les USA et Israël en soient alertés et qu’ils réagissent en détruisant ces missiles, tout en sachant que l’Iran souhaite que l’Irak reste en dehors de champ de bataille mettant aux prises l’Iran et les USA, pour toutes sortes de raisons. Les USA ont accepté que l’Irak transige avec l’Iran et achète son électricité, en lui ayant accordé des exonérations pour encore trois mois. Des centaines de millions de dollars en argent comptant se retrouvent ainsi dans des poches iraniennes! 

Les Israéliens, qui excellent dans l’art de saisir les occasions et d’évaluer les probabilités dans le domaine de la guerre et de la stratégie militaire, savent quand frapper leurs ennemis, mais aussi quand faire preuve de retenue lorsque leur frappe risque d’entraîner une riposte violente. Ils ont attaqué la Syrie des centaines de fois, tout en évitant de faire de même au Liban depuis 13 ans. Israël sait très bien qu’Assad ne compte pas pour le moment (malgré les encouragements de ses alliés) riposter et créer un nouveau front contre Israël en réponse à l’agression constante de Netanyahu contre l’État syrien. Israël est sûrement aussi au courant que le Hezbollah attend juste l’occasion de frapper fort contre Tel-Aviv s’il subit une attaque ou que des raids ou des attaques aériennes d’Israël tuent des membres du groupe. 

Du point de vue d’Israël, l’Irak n’est pas prêt à attaquer Tel-Aviv parce qu’il n’a pas encore atteint sa pleine puissance. Il s’agit donc d’une cible facile pour Israël et d’un objectif potentiel (pour détruire des missiles iraniens stockés dans des entrepôts des FMP, par exemple). Mais confirmer ou pas que « quatre drones israéliens faisant partie de la flotte US en Irak ont visé les FMP » serait en arriver à une conclusion un peu trop hâtive.

Le brigadier et commandant du Corps des gardiens Hassan Salame a correctement indiqué à Mechhed que « l’Iran livre une guerre invisible sur de nombreux fronts ». L’Irak n’est d’ailleurs qu’un de ces fronts multiples où l’Iran affronte l’axe USA-Israël. En fait, la « guerre » Iran-USA n’a jamais vraiment cessé depuis la « Révolution islamique » de 1979. 

Malgré le désir de l’Iran de tenir l’Irak éloigné du théâtre d’opérations militaires contre les USA, Washington prendrait un grand risque en autorisant Israël à frapper les forces de sécurité irakiennes si les entrepôts ont bel et bien été touchés par des avions israéliens. Dans les faits, aucune attaque israélienne contre les forces irakiennes n’est possible sans l’aval des USA et leur connaissance des faits. Les USA comptent de nombreux aéroports et bases militaires dans le pays et ont à leur disposition plusieurs aéroports dans le nord-est occupé de la Syrie (provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor). 

L’explosion et la destruction des entrepôts des FMP sont en fait des attaques tactiques, car elles n’affectent pas vraiment l’Iran et ses alliés. Comme c’est le cas en Syrie, des centaines de cibles ont été détruites, mais l’Iran est capable de remplacer les missiles détruits par d’autres missiles fabriqués dans ses usines! Israël reconnaît que malgré des centaines d’attaques en Syrie, le Hezbollah a réussi à accumuler plus de 150 000 missiles et roquettes. Pour leur part, les groupes palestiniens continuent de recevoir une technologie de guerre de pointe tout comme les Houthis au Yémen, malgré le blocus apparent. 

En Irak, les USA risquent de devenir les grands perdants car les frappes israéliennes minent les relations avec Baghdad. En plus, l’Iran a réussi à former un second Hezbollah en Mésopotamie. Pour affronter et défaire Daech, il fallait que l’idéologie des Hachd al-Chaabi soit très forte. Cette idéologie va perdurer. Elle ne se dissoudra pas et restera solide contre l’hégémonie exercée par les USA au Moyen-Orient.

Il est vrai que l’Irak possède des armes étasuniennes et qu’il a besoin du soutien des services du renseignement des USA pour se tenir debout. Mais il ne faut pas oublier que l’Irak de 2019 n’est plus l’Irak de 2003 (sous occupation US), ni l’Irak de 2014 (sous occupation de Daech). De nouveaux alliés et partenaires ont prêts à prendre la relève des USA, comme la Russie (qui fournit déjà des renseignements de sécurité au centre d’opérations militaires conjoint à Bagdad), la Chine et l’Iran. Ces pays ne sont plus aux portes de l’Irak, mais à l’intérieur de ses murs. 

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