Rencontre Poutine-Erdogan pour aplanir les différences et réduire l’écart séparant les alliés

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Par Elijah J. Magnier : @ejmalrai

Traduction : Daniel G.

Dans la première semaine d’octobre, les USA ont informé la Turquie et la Russie de leur intention de se retirer du nord-est syrien. Le président turc Recep Tayyib Erdogan a alors sorti son plan établi il y a plus d’un an consistant à déployer ses forces dans une zone du nord-est syrien faisant 440 km de longueur et 35 km de largeur, en prenant le contrôle de villes comme Manbij, Ain al-Arab et Ras al-Ayn. Le commandement central des USA et le commandement militaire russe, ainsi que d’autres pays dont la Syrie, ont été informés de l’intention de la Turquie de combler le vide laissé par les USA. La Turquie croit que son incursion dans le territoire syrien sert ses intérêts de sécurité nationale et permettra de reloger des millions de Syriens vivant en Turquie, tout comme ceux qui quitteront Idlib une fois enclenchée l’offensive visant la libération de la ville. Erdogan juge nécessaire de créer une zone tampon à la frontière séparant la Turquie de la zone sous contrôle des YPG, la branche syrienne du PKK, cette dernière organisation figurant dans la liste des groupes terroristes des USA, de l’Europe, de l’OTAN et de la Turquie.

La réaction rapide de la Turquie a sonné l’alarme à Washington et poussé le président Donald Trump à envoyer une lettre – jugée humiliante  par la Turquie – à son homologue turc, l’implorant de ne « pas faire l’idiot » et d’attendre avant d’agir. Simultanément, le président Poutine a convoqué une réunion de son conseil de sécurité nationale pour discuter du retrait des USA et de l’intention de la Turquie de remplacer les forces US dans le nord-est syrien. Des sources dans le milieu du renseignement ont confirmé les préparatifs des USA en vue de leur retrait. Le président Bachar al-Assad a été consulté et mis au fait des intentions des USA et de la Turquie.

Les décideurs en Syrie ont évalué la situation. Les informations préliminaires confirmaient que les USA comptaient vraiment se retirer, malgré l’habitude de Trump de changer d’idée et de revenir sur ses décisions au dernier moment. Il a été entendu de prendre cette possibilité de retrait des USA au sérieux et d’y répondre en regroupant les forces nécessaires à un déploiement dans le nord-est syrien.

Damas a tenté de communiquer avec les Kurdes syriens avant l’annonce officielle du retrait des USA du nord-est syrien, afin de connaître leur réaction à cette décision qui changeait complètement la donne. Les YPG se montraient condescendants. Damas en a conclu que les Kurdes plaçaient encore leurs espoirs dans une intervention des USA, des Britanniques et des Français pour infirmer la décision de Trump. Les dirigeants politiques kurdes doutaient de la capacité de Trump à donner suite à son intention.

Damas était convaincu que les Kurdes n’avaient pas tiré  leur leçon et qu’ils misaient sur une présence continuelle de forces étrangères – USA, UE (forces britanniques, françaises et italiennes) et Israël – qui avaient dans les fait décidé de mettre fin à leur présence illégale dans le nord-est syrien. Les responsables syriens savaient que les Kurdes seraient les plus grands perdants. Mais le gouvernement syrien trouvait inacceptable de laisser tout le nord-est syrien sous contrôle turc si les USA retiraient leurs forces.

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Les décideurs en Syrie savaient que les responsables russes et iraniens s’entendaient sur l’importance de maintenir des contacts directs avec la Turquie pour coordonner la présence de leurs forces dans le nord-est syrien. Leur but n’était pas d’augmenter la tension avec la Turquie et d’affronter les forces turques en sol syrien, mais plutôt de s’organiser avec cette présence et de limiter son avance le temps que les USA se retirent. Un affrontement entre la Turquie et la Syrie dans le nord-est syrien aurait probablement servi l’intérêt des USA, ce que voulaient éviter la Russie et l’Iran.

La motivation et la préoccupation d’Ankara reposaient sur le fait que les Kurdes syriens miseraient sur le soutien des forces US et de leurs alliés européens jusqu’au jour du retrait de ces forces. Il était impératif de combler le vide et de fermer la porte à tout retour possible de ces forces en Syrie. Les forces turques assuraient ainsi la rétrocession du territoire au gouvernement syrien. Sauf que Damas risquait de se retrouver avec un nouvel occupant, la Turquie, qui n’est pas porté à se retirer rapidement malgré toute les promesses provenant d’Ankara ou de Moscou.

Lorsque la Turquie a déployé ses mandataires et ses forces dans le nord-est syrien, les Kurdes syriens ont pris conscience du danger. Leur commandant militaire, le général Ferhat Abdi Sahin, alias Mazloum Abdi, croyait que la seule solution était de demander la protection de la Russie et du gouvernement central à Damas. La Russie, contrairement à l’armée syrienne, a une présence limitée de troupes terrestres. Les militaires russes ont donc conseillé aux Kurdes de négocier avec Damas. Ces négociations ont eu lieu à la base militaire de Hmeimim et à Damas. L’aéroport de Qamishli– sous contrôle de l’armée syrienne – a servi de plaque tournante à la délégation kurde dans ses pourparlers avec les responsables militaires russes et du gouvernement syrien.

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Malgré la désapprobation des dirigeants politiques kurdes du nord-est syrien, le général Abdi, qui a combattu avec le chef du PKK Abdallah Ocalan, a signé une demande d’intervention appelant l’armée syrienne à défendre les Kurdes dans les zones sous contrôle des USA. Damas est évidemment au fait de la collaboration entre Kurdes et Israéliens, ces derniers ayant échoué dans leur tentative de maintenir la présence des forces US dans le nord-est syrien.

Il manquait de temps pour organiser un déploiement rapide de l’armée syrienne dans une zone presque cinq fois plus grande que le Liban (40 000 à 50 000 km2). La Russie et l’Iran travaillaient conjointement pour ralentir le président Erdogan et minimiser le coût de son invasion. La Turquie s’est montrée compréhensive dans ses négociations avec la Russie et l’Iran en se disant prête à négocier et à organiser la présence de l’ensemble de ses forces dans la zone contestée, sans toutefois tolérer la moindre présence armée des Kurdes dans le secteur. Le président Erdogan s’est aussi engagé à ne pas attaquer l’armée syrienne dans toute ville ou les soldats de Damas étaient présents.

La semaine dernière, le président Bachar al-Assad a dit à une délégation russe  dirigée par l’envoyé spécial du président Vladimir Poutine en Syrie Alexander Lavrentiev qu’il rejetait toute occupation de son pays et que les USA devaient quitter le pays tôt ou tard. Assad a exprimé ses craintes que la Turquie décide de rester dans le pays de nombreuses années avant de négocier son retrait. Le gouvernement central à Damas est prêt à résister à cette occupation et soutiendra sans doute la résistance intérieure s’y opposant. La Russie a confirmé son soutien à la pleine intégrité du territoire syrien et sa volonté de mettre un terme à la guerre en Syrie, en mettant fin à la présence de toutes les forces d’occupation et en se montrant favorable aux réformes constitutionnelles favorisant une réconciliation rapide.

La Russie a affirmé qu’il était possible de parler au président Erdogan et d’en arriver à un accord raisonnable, car une fois entériné un accord clair, la Turquie a plus de chances de respecter ses engagements, contrairement au président Trump qui change d’idées tous les jours. La Syrie et ses alliés ont décidé de continuer à surveiller l’évolution des choses, de maintenir une liaison directe et de préparer d’autres troupes en vue de leur déploiement dans le nord-est syrien.

Les soldats de Trump se retirent  des principales provinces et ne sont plus présents à Raqqa et à l’est d’Alep. Le retrait des USA de la frontière avec la Turquie a amené les forces turques et leurs mandataires à accélérer la cadence et ils sont parvenus à occuper Ras al-Ayn pour prendre le contrôle de la ville. Les Kurdes syriens, même s’ils tentent  toujours d’amener Trump à revenir sur sa décision et de rester en Syrie, prennent un peu plus conscience que le seul allié étranger qui leur reste est la Russie, qui peut leur servir de garant pour préserver les villes et les villages où ils vivent à la suite du retrait des USA.

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Le président des USA a donné à son homologue turc, le président Erdogan, ce qu’il voulait : un cessez-le-feu pour permettre aux Kurdes de se retirer de la zone syrienne convoitée par la Turquie, forçant ainsi les Kurdes à abandonner ce territoire et à déplacer leurs forces à l’intérieur des terres, ce qu’ils ont d’ailleurs fait en abandonnant la ville de Ras al-Ayn ce weekend. Du point de vue des Kurdes, c’est encore pire que le retrait total des forces US de toute la région. Les mandataires de la Turquie se sont révélés inefficaces dans leur lutte contre Daech en 2016 et contre les Kurdes depuis de début de l’opération militaire. En livrant les villes sans résister, ils permettent à la Turquie d’atteindre ses objectifs en essuyant moins de pertes.

Trump n’a jamais promis aux Kurdes un État, ni qu’il resterait indéfiniment en Syrie pour les protéger. Le départ des forces US est une issue inévitable, même dans des pays qu’ils occupent depuis les décennies (l’Afghanistan et l’Irak sont les meilleurs exemples). Les Kurdes syriens croyaient que leur rêve d’avoir leur propre État avait des chances de se concrétiser, car la partition de l’Irak et de la Syrie leur apparaissait probable. Si cela s’était avéré, le nord de l’Irak serait devenu la partie orientale de l’État kurde et le Rojava (nord-est syrien) sa partie occidentale.

Mais le plan visant à créer le « nouveau Moyen-Orient a échoué et la présence continuelle des forces US est non seulement illégale, mais leur est d’aucune utilité. Trump a promis de se retirer et il est fort probable qu’il respecte sa promesse, d’autant plus qu’elle donnera un coup de pouce à sa campagne électorale en 2020.

Le président Erdogan se retrouve avec un allié tout proche, la Russie, avec qui il négociera et organisera la présence de ses troupes dans le nord-est syrien. Les forces US se retirent de manière organisée. Trump n’a pas clarifié ses intentions à l’égard des gisements pétroliers et gaziers sous le contrôle des USA. Il voudrait donner aux Kurdes le contrôle du nord-est syrien, mais sans présence de forces US sur place, sauf au poste frontalier d’al-Tanf (150 à 200 militaires US). Il craint un contrôle iranien  sur les gisements pétroliers. Téhéran approvisionne le gouvernement syrien en pétrole depuis huit ans. Sa dernière livraison de 2,1 millions de barils a créé une situation explosive entre l’Iran et le R.-U., marquée par la confiscation d’un superpétrolier et d’autres navires appartenant aux deux pays.

Les Kurdes syriens vendaient du pétrole à Damas lorsqu’ils contrôlaient le nord-est syrien, en dépit des requêtes des USA de cesser d’approvisionner en énergie la population syrienne. Les Kurdes de Syrie reconnaissent maintenant l’armée syrienne comme les seuls défenseurs qui leur restent, avec la garantie de la Russie. Si les USA s’inquiètent vraiment de la sécurité des Kurdes, le seul choix qui s’impose est de soutenir un gouvernement central stable à Damas pour garantir la protection des Kurdes.

La présence de l’armée syrienne à Manbij et Ayn al-Arab a contrecarré le plan turc de contrôler la zone convoitée faisant 440 km de longueur et de 35 km de longueur. Les deux villes se trouvent au milieu de cette zone qu’Erdogan veut occuper. Voilà pourquoi la rencontre Poutine-Erdogan de mardi est cruciale pour l’avenir de la Syrie. L’accord d’Adana conclu en 1998 par la Syrie et la Turquie sera passé en revue. Il sera probablement aussi question de la réforme de la constitution syrienne pour accélérer le consentement à sa mise en œuvre et permettre le retrait des troupes turques, si c’est vraiment le seul motif qui pousse les Turcs à rester en Syrie.

Bien des progrès ont été accomplis pour mettre fin à la guerre en Syrie. Une solution pacifique est en vue et le contrôle d’Idlib par les djihadistes tire à sa fin.

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