L’Iran rejette la « chirurgie esthétique » américano-irakienne, sans toutefois fermer la porte à une coopération USA-Iran 3/6

Par Elijah J. Magnier (en Irak)

Traduction Daniel G.

Les rencontres directes ou indirectes entre les USA et l’Iran ne sont pas nouvelles et demeurent possibles malgré la position du grand ayatollah Sayyed Ali Khamenei, dont les déclarations publiques semblent rendre ces rencontres impossibles. Sayyed Ali Khamenei a été président de l’Iran de 1981 à 1989. Il est donc conscient des besoins de l’État et de ses relations avec les autres gouvernements, même s’ils sont considérés comme les ennemis de l’Iran. Ces réunions doivent toutefois avoir une fin et un objectif. Pour l’Iran, les discussions avec les USA ne sont plus inévitables puisqu’ils n’exercent plus leur hégémonie sur le monde comme c’était le cas entre 1991 et 2011 (après la Perestroïka et avant la guerre contre la Syrie). 

L’échec des forces US à atteindre leurs objectifs en Afghanistan et en Irak a révélé la faiblesse de la machine de guerre américaine, capable de remporter une victoire rapide, pour aussitôt voir son triomphe se ternir sous le feu de la résistance locale. Par conséquent, l’Iran est en train d’établir une relation stratégique avec la Chine et la Russie. L’Iran s’éloigne aussi de l’Europe, un continent dont la plupart des dirigeants sont incapables de s’opposer à l’influence américaine et de se doter d’une position politique indépendante. L’Iran poursuivra donc ses objectifs en Syrie, en Irak et au Liban en soutenant ses alliés pour qu’ils puissent s’opposer aux USA tant qu’un accord entre ces derniers et l’Iran reste un devenir lointain.

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Au cours des décennies précédentes, l’Iran et les USA ont tenu plusieurs réunions directes à Paris et à Genève avant et après la chute de Saddam Hussein, même si, en 2002, l’Iran a été défini comme faisant partie de l’« Axe du mal » par le président George W. Bush. L’Iran n’a toutefois pas vu venir le succès militaire rapide des USA lorsqu’ils ont chassé les talibans de Kaboul, en Afghanistan, qui a donné à l’administration Bush le goût de poursuivre sur cette lancée en tournant ses armes contre l’Irak. En 2003, Saddam Hussein était lassé par 12 années de sanctions internationales qui avaient épuisé ses ressources. Il ne bénéficiait plus du soutien occidental dont il avait profité pendant la guerre Iran-Irak. La population irakienne montrait des signes flagrants de sa volonté d’intensifier ses activités contre le régime et de gagner la guerre sur le plan intérieur. Lorsque l’administration Bush a annoncé son intention d’entrer en guerre, Téhéran s’en est inquiété et ne voyait pas les choses d’un œil positif.

En 2003, le secrétaire général du Hezbollah libanais, Sayyed Hassan Nasrallah, s’est ouvertement prononcé contre l’invasion américaine de l’Irak, s’attirant la colère des chiites irakiens qui n’en croyaient pas leurs oreilles. Saddam Hussein était bien connu pour son animosité envers les chiites, dont plusieurs avaient quitté le pays et organisé une lutte politique et armée contre le régime de Saddam. Le Hezbollah et l’Iran ont pris conscience que la victoire facile des USA sur Saddam signifiait que l’administration Bush se tournerait ensuite vers la Syrie ou l’Iran. Tous les indices pointaient vers cette conclusion lorsque les responsables américains ont promu leur objectif de transformer la région en un « nouveau Moyen-Orient » sous leur contrôle et leur domination. Comme l’Irak est de surcroît riche en pétrole et en gaz, c’était un autre bonus pour l’administration Bush. Les responsables américains confirmaient ainsi les soupçons de l’Iran. 

Au Pentagone, les néocons Richard Perle et Paul Wolfowitz ont préconisé des changements en Syrie et en Iran après avoir soumis l’Irak et se sont joints à ceux qui soutenaient la « théorie des dominos ». Tous les responsables américains de l’administration Bush voulaient aller à Bagdad tandis que « les vrais hommes (voulaient) aller à Téhéran ». La conclusion iranienne était donc claire comme de l’eau de roche : Bagdad d’abord, Téhéran ensuite. Il s’agissait d’une question de temps et de priorité et de savoir quel pays allait y passer en premier.

L’Iran a dû agir rapidement sur plusieurs fronts. En 2002, le grand ayatollah Sayyed Ali Khamenei a approuvé des rencontres Iran-USA pour plusieurs raisons. Premièrement, il était essentiel de savoir si les troupes US allaient inévitablement arriver en Irak. Deuxièmement, l’Iran voulait que ses diplomates restent en état d’alerte pour rapporter toute indication claire que l’Iran et la Syrie étaient les prochains pays sur la liste des invasions militaires américaines. Troisièmement, l’Iran voulait coopérer avec les USA et montrer que la bonne volonté iranienne pouvait influencer l’administration américaine dans sa décision d’arrêter ses conquêtes en Mésopotamie et de ne pas aller plus loin. De nombreux décideurs iraniens importants croyaient en la théorie de la démonstration d’amitié capable de forcer l’adversaire à agir en conséquence et à modifier ses intentions bellicistes, le cas échéant. Quatrièmement, l’Iran se devait d’être prêt, avec ou sans alliés, à affronter les USA en sol irakien avant de les affronter sur le territoire iranien.

Il était évident que l’administration américaine n’avait aucune connaissance ou expertise pour administrer l’Irak après avoir vaincu Saddam Hussein. Il lui fallait donc tout le soutien qu’elle pouvait obtenir, même de l’Iran. L’incompréhension de la dynamique irakienne et de sa complexité politique par les USA est encore palpable aujourd’hui, même après 18 ans d’occupation et de présence. Les responsables iraniens ont également joué un rôle essentiel lors des négociations directes et de la coordination entre les USA et l’Iran. Les responsables iraniens étaient heureux d’apprendre que les USA comptaient imposer une sorte de démocratie en Irak permettant à la majorité chiite de prendre le pouvoir. Mais la plupart des pays limitrophes n’appréciaient pas cette décision pour diverses raisons : le pouvoir de gouverner l’Irak était sur le point d’être retiré aux sunnites (Saddam Hussein) au profit des chiites; une élection démocratique était à l’ordre du jour en Irak, un pays entouré de régimes dirigés par la même famille; la minorité sunnite (comme la minorité chrétienne maronite au Liban et l’élite minoritaire alaouite du parti Baas en Syrie) ne pouvait plus diriger l’Irak.

Cependant, la politique des USA et leur objectif d’étendre leur domination au Moyen-Orient ont poussé l’Iran à appliquer à la lettre sa constitution, ce qui lui a permis de forger des alliances solides partout dans le monde. Résultat : l’Iran ne sera pas seul en cas de guerre et livrera combat sur un large front partant de Téhéran qui s’étendra à Bagdad, Damas, Beyrouth et Gaza. 

Après l’occupation militaire de l’Afghanistan et de l’Irak par les USA, plusieurs responsables de ce pays ont dévoilé leur prochain plan d’occupation en disant que l’Iran était le prochain sur la liste. Les rencontres entre les USA et l’Iran ont alors cessé, laissant deux choix à la « République islamique » : se soumettre ou se préparer à combattre. En dépit de décennies de sanctions sévères, l’Iran a décidé de se battre, mais pas seul. Il a rassemblé des alliés pour contrer les mauvaises intentions d’un voisin hostile (l’Arabie saoudite) et des 35 bases militaires US réparties dans la région, dont beaucoup entourent l’Iran. 

La « République islamique » a appris à construire des missiles de précision à moyenne et longue portée (plus de 2 000 km) et des drones armés capables de voler à plus de 1 200 km de distance, en plus de partager ce savoir-faire avec ses alliés. Elle a également acquis des connaissances nucléaires et pourra fabriquer une bombe atomique le jour où le guide suprême de la Révolution le décidera. L’Iran est également devenu un allié stratégique de la Russie et de la Chine après avoir signé des accords se chiffrant à des centaines de milliards de dollars. Il a participé à des manœuvres maritimes avec ces deux pays, ce qui a permis à Moscou et à Pékin de déployer leur forces dans des eaux que les USA ont dominées pendant des décennies. 

Les accords stratégiques que l’Iran a conclus avec la Chine et la Russie montrent jusqu’où l’indifférence de Téhéran peut aller si les USA refusent de respecter l’accord sur le nucléaire. Les USA ont deux mois pour décider de la marche à suivre pour éviter de se retrouver devant des négociateurs plus radicaux et un gouvernement moins modéré à la suite du résultat des élections iraniennes de juin prochain. Les USA ont affaibli un président iranien prompt à s’exprimer, le cheikh Hassan Rouhani, qui est prêt à négocier et qui a réussi à convaincre Sayyed Khamenei de lui donner une marge de manœuvre pour entreprendre des pourparlers avec l’administration américaine. Sayyed Ali Khamenei n’a pas rejeté la demande de Rouhani mais, en son for intérieur, il est heureux de voir le président iranien se rendre compte qu’on ne peut faire confiance aux USA et qu’ils sont à l’origine de l’échec des modérés aux dernières élections parlementaires et aux élections présidentielles iraniennes qui suivront.

Comme les responsables iraniens sont convaincus que l’on ne peut pas faire confiance aux USA, la position de l’Iran en Irak est irréversible et indique que la Mésopotamie ne connaîtra pas la stabilité dans les années à venir.

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