Pourquoi Sayyed Moqtada est-il devenu l’ennemi juré de la plupart des politiciens chiites?

Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

Dimanche dernier, 8 273 bureaux de vote ont été mis à la disposition des 25 millions d’électeurs irakiens habilités à choisir leurs 329 députés parmi les 3 227 candidats en lice pour obtenir des sièges au Parlement. L’Irak s’apprête à annoncer les résultats de ces cinquièmes élections, qui se déroulent pour la première fois sous l’œil d’observateurs internationaux. Ceux-ci ont longtemps été rejetés par les politiciens irakiens sous prétexte de préserver la souveraineté de l’Irak. Mais ce à quoi s’attendent de nombreux hommes politiques irakiens, qui est aussi leur plus grande crainte, c’est la victoire du leader sadriste Sayyed Moqtada al-Sadr. Leur crainte est fondée surtout en raison des positions intransigeantes d’al-Sadr sur de nombreux sujets politiques, à commencer par la politique intérieure et les relations avec les autres pays, y compris les voisins immédiats.

Les médias internationaux ont souvent écrit sur Sayyed Moqtada et ses diverses positions politiques en se fondant sur les critiques de ses adversaires, du fait de leur méconnaissance de la vision et du positionnement politiques qu’il défend pour l’Irak. Mais quelle est la véritable vision politique de Sayyed Moqtada? Pourquoi est-il devenu l’ennemi juré des politiciens chiites en Irak, qui mènent une guerre médiatique féroce contre ses partisans?

Sayyed Moqtada al-Sadr est le plus jeune fils du défunt Marja’ Sayyed Muhammad Sadiq al-Sadr, tué par le régime de Saddam Hussein. Il a hérité de son père une base populaire solide et nombreuse, formée en grande partie de chiites pauvres, qui lui accordent une loyauté incontestée.

Lorsque les USA ont occupé l’Irak en 2003, le jeune Moqtada ne possédait pas l’expérience politique nécessaire pour diriger un parti extrêmement populaire dont l’allégeance à la famille al-Sadr était absolue. L’ex-premier ministre Ibrahim al-Jaafari, Ahmed al-Chalabi (une des personnes clés qui a encouragé les USA à occuper l’Irak) et bien d’autres hommes politiques irakiens l’ont approché dans l’espoir de lui ravir un grand nombre de ses partisans. Personne n’était aussi populaire que Sayyed Moqtada et ne disposait d’un réservoir humain aussi important à lui être fidèle.

Sayyed Mohamad Sadeq al-Sadr dénonçait le silence de l’autorité suprême de Nadjaf, qu’il appelait la « Marjaya silencieuse », en se qualifiant lui-même de « Marjaya vocale ». Ses critiques étaient principalement dirigées vers les chefs religieux qui n’avaient pas osé se lever contre la tyrannie de Saddam Hussein. Le fils de Sayyed Mohammad, Moqtada, a suivi les traces de son père au cours des premières années de l’occupation américaine et a porté comme lui le voile blanc, signe de sa volonté de mourir si cela devait être le prix à payer pour défendre la vérité à laquelle il croyait.

Dans les premières années de l’occupation, Sayyed Moqtada a pris le contrôle de la ville de Nadjaf et de « Saddam’ City » (rebaptisée « Sadr City ») à Bagdad, qui est le plus grand quartier de la capitale irakienne. Sayyed Moqtada est apparu comme le premier religieux-politicien chiite à défier ouvertement l’occupation américaine et à exiger qu’elle quitte l’Irak, à partir de sa résidence à Nadjaf. Cela se passait à une époque où la plupart des partis politiques chiites accueillaient les forces US comme des partenaires. Sayyed Moqtada est reconnu pour sa résilience, pour ne pas dire sa résistance, face aux forces d’occupation US. Il a été le premier à sévèrement critiquer Iyad Allawi, le premier Irakien à devenir premier ministre du gouvernement intérimaire établi par l’occupation américaine.

Sayyed Moqtada est devenu ainsi le premier symbole des Irakiens marginalisés et de la résistance à l’occupation américaine, surtout après la fermeture du journal Al Hawza de Moqtada par Paul Bremer, l’administrateur civil des USA. Il faut dire que la décision de Bremer reposait principalement sur les vives critiques formulées par le Conseil de gouvernement irakien nommé par les USA, que Sayyed Moqtada rejetait et attaquait publiquement.

Le jeune leader sadriste a été le premier à appeler au retrait de l’occupation par l’usage de la force qu’il préconisait depuis la mosquée de Koufa, où son père avait défié Saddam Hussein et ses agents du renseignement présents à l’intérieur de la mosquée. Sayyed Moqtada a également appelé à la nécessité d’organiser des élections totalement libres et équitables et de choisir un parlement irakien chargé de rédiger la constitution et de nommer le prochain gouvernement.

Sayyed Moqtada a formé l’Armée du Mahdi qui a rapidement pris de l’expansion à Nadjaf, Bassorah, Amarah, Nasiriyah et Kout, à la surprise des forces d’occupation US de l’époque. Les armes dont ils disposaient étaient modestes comparativement à celles des USA, l’armée la plus puissante du monde. Mais cela n’a pas dissuadé Sayyed Moqtada de déclarer haut et fort son hostilité à l’égard des USA et de mener une deuxième guerre dans la ville sainte de Nadjaf. Lorsque la première guerre a éclaté à Nadjaf, Sayyed Moqtada et ses partisans ne connaissaient pas l’art de la guerre, mais ils étaient armés de la conviction et de la volonté nécessaires pour affronter l’occupation. C’est alors que le vice-roi américain Paul Bremer a décidé d’arrêter ou de tuer Sayyed Moqtada.

Cette volonté de combattre les USA a attiré l’Iran, qui a dépêché Hajj Abu Mahdi al-Muhandis à Nadjaf qui a offert l’aide de la « République islamique » pour armer et à entraîner les sadristes tant qu’ils partageaient la même haine envers les USA.

Sayyed Moqtada a créé les « forces spéciales » puis formé secrètement un groupe appelé « Asa’ib Ahl al-Haq », dont la direction a été confiée à l’ancien porte-parole du mouvement, le cheikh Qais al-Khazali, et à son adjoint de l’époque, le cheikh Akram al-Kaabi. Le cheikh Khazali opérait sous le commandement de Sayyed Moqtada à l’intérieur de son cercle, après le départ des dirigeants sadristes de Nadjaf pour Bagdad à la fin des batailles de Nadjaf.

Sayyed Moqtada faisait des allers-retours en Iran, car il était convaincu que les forces d’occupation US voulaient l’assassiner. Sauf que les USA ne connaissaient rien à la dynamique intérieure irakienne, de sorte que le complot contre Sayyed Moqtada a été tramé en premier lieu par des politiciens irakiens. Pour le Conseil des politiciens irakiens qui soutenaient les USA, Sayyed Moqtada représentait une menace en raison de ses idées politiques et de son rejet de l’influence de tout pays sur l’Irak. Ainsi, l’assassinat de Sayyed Moqtada aurait fait l’affaire de bien des Irakiens tout en éparpillant ses partisans.

N’empêche que les USA observaient et notaient scrupuleusement la manière dont Moqtada al-Sadr soutenait le Hezbollah au Liban dans les premières années, la proximité de l’Iran avec le groupe de Moqtada, son opposition à la présence et à l’hégémonie des USA et son immense popularité. Ces éléments étaient plus que suffisants pour justifier une tentative de s’en débarrasser.

Lorsque les affrontements avec les USA ont mal tourné et que les forces de sécurité locales soutenues par les Américains se sont mises à pourchasser les Sadristes, Sayyed Moqtada s’est réfugié en Iran. Malgré sa présence en Iran, le chef sadriste ne s’est toutefois jamais soumis aux souhaits des dirigeants iraniens et s’est même rendu en Arabie saoudite pour rencontrer le prince Bandar Bin Sultan, ennemi farouche de l’Iran, au grand dam de ses hôtes iraniens. C’est ce qui a poussé l’Iran à tenter de diviser le mouvement sadriste en encourageant le cheikh Akramal Kaabi à former son parti, le « Mouvement Al-Nujaba », comme il l’a fait avec le cheikh Khazali, qui a pris la tête du groupe « Asa’ib Ahl al-Haq », deux partis issus des entrailles de la base sadriste. À cela s’ajoute la formation du parti al-Fadilah par le cheikh Muhammad al-Yaqoubi, qui faisait autrefois partie du cercle intime du père de Moqtada, bien que cela n’ait rien à voir avec l’Iran. 

La scission encouragée par l’Iran a provoqué la colère de Sayyed Moqtada qui, pendant sa campagne, a appelé les dirigeants iraniens à cesser de s’ingérer dans « les affaires de l’Irak ». Quant à la position de Sayyed Moqtada relativement à la défection des dissidents, elle a toujours été la même : personne dans le mouvement sadriste n’est obligé de rester sous mon commandement. Quiconque veut partir peut le faire et cela n’affectera pas sérieusement la large base du mouvement sadriste. En raison de sa grande popularité, qui dépasse celle de tout autre parti, celui d’un Sayyed Moqtada plus expérimenté politiquement demeure la force dominante sur la scène irakienne. Bien qu’il soit l’ennemi déclaré des forces d’occupation US, il est prêt à travailler en étroite collaboration avec les USA après le retrait total 

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