Différend russo-ukrainien sur les exportations de céréales : la Russie refuse de se laisser faire aiguillonner davantage

Par Elijah J. Magnier :

Traduction : Daniel G. 

À la suite de la suspension de l’accord sur les exportations de céréales entre Moscou et Kiev facilité par Ankara, les tensions se sont aggravées : la Russie aurait lancé des attaques contre les ports ukrainiens, mettant ainsi en péril les expéditions de céréales via la mer Noire. Cette voie maritime jusque-là tranquille s’est transformée en un champ de bataille déchiré par la guerre, à l’image de l’escalade du conflit sur terre. Au milieu de cette tourmente, la Russie a invoqué les sanctions occidentales comme un obstacle à la mise en œuvre de l’accord, en affirmant que l’incapacité de l’Occident à faciliter le paiement des céréales et des engrais exportés avait entraîné sa résiliation. 

Alors que la Russie maintient avoir respecté l’accord, qui permettait à l’Ukraine d’exporter lucrativement des céréales et d’engranger des revenus substantiels, les puissances occidentales, en particulier les États-Unis, ont été accusées de maintenir des sanctions contre la Banque centrale russe, ce qui a exacerbé encore plus la situation. Cette situation soulève une interrogation : Pourquoi l’Occident insiste-t-il pour exporter uniquement des céréales ukrainiennes tout en violant les modalités de l’accord avec la Russie et ainsi refuser à des dizaines de pays de répondre à leurs besoins? 

L’Occident et l’Ukraine coopèrent pour trouver d’autres canaux d’exportation, dont les ports croates et les routes terrestres via la Pologne et la Roumanie. Toutefois, les coûts prohibitifs les contraignent à s’en remettre aux routes de la mer Noire. Cette évolution a suscité des inquiétudes quant à la sécurité maritime, ce qui pourrait faire augmenter les primes d’assurance des navires et peut-être aussi les prix des céréales.

Malgré cela, la poursuite par Washington de l’Initiative céréalière de la mer Noire semble avoir pris une autre tangente, car les États-Unis explorent d’autres moyens d’exporter les céréales ukrainiennes qui s’écartent de l’accord parrainé par les Nations unies. Un an après le début de l’accord sur les exportations de céréales, la Russie s’est engagée à ne plus tolérer de nouvelles déviations et est déterminée à résister à la duperie.  

L’Ukraine a exporté quelque 33 millions de tonnes de céréales, dont 9 millions de tonnes de blé. La Chine, la Turquie, l’Espagne et divers pays européens sont les principaux bénéficiaires de ces exportations. L’Afrique n’a importé que 4 millions de tonnes de céréales ukrainiennes : 1,6 million de tonnes sont allées en Égypte et le reste dans des pays au pouvoir économique plus limité. Cette entreprise d’exportation a généré une somme impressionnante de 9 à 10 milliards de dollars, cruciale pour les engagements financiers de l’Ukraine en temps de guerre. 

Les rentrées financières de l’Ukraine provenant des exportations de céréales sont cruciales …

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pour soutenir son effort de guerre. La rétention de ces exportations pourrait retourner l’opinion publique ukrainienne contre ses dirigeants politiques, notamment celle des agriculteurs et des entreprises de transport, et ainsi saper l’effort de guerre occidental contre la Russie. Par conséquent, les États-Unis tiennent à apporter un soutien international et une couverture médiatique anti-russe agressive en ce qui a trait aux exportations de céréales de l’Ukraine, car ces fonds réduisent indirectement le fardeau financier des pays occidentaux dont les dirigeants sont toujours disposés à voir la guerre se poursuivre. De plus, l’arrêt du flux de céréales ukrainiennes sèmerait sans aucun doute la panique chez les importateurs européens. Cela pourrait contraindre ces pays européens à se tourner vers la Russie, premier exportateur mondial de céréales et d’engrais, comme solution de rechange. Les dirigeants européens ne pourront survivre sur le plan intérieur avec moins de blé disponible pour leur population que s’ils poursuivent une politique proaméricaine compatible avec les intérêts de la population européenne. 

La Russie, pour sa part, est consciente des implications stratégiques de la sécurisation des exportations agricoles nationales et de la fourniture de garanties à sa communauté agricole tout en maintenant la stabilité à l’intérieur de ses frontières. En outre, le président Vladimir Poutine est disposé à soutenir les aspirations économiques de l’Ukraine en autorisant les exportations de céréales et la perception de revenus en échange de concessions réciproques, telles que l’utilisation par la Russie du système de paiement Swift pour régler le prix de ses exportations de céréales. 

Toutefois, la réticence de l’Occident à honorer ses engagements envers la Russie soulève des questions quant à la faisabilité de la mise en œuvre de l’accord. Malgré les efforts de l’ONU, cette réticence a donné lieu à des spéculations sur les intentions de l’Occident, qui pourraient chercher à exercer une pression intérieure sur Poutine et peut-être même à fomenter des troubles internes. 

Le prétexte occidental de la « sécurité alimentaire » doit être plus convaincant à la lumière de l’engagement de Poutine à soutenir les nations moins riches en leur fournissant des céréales et des engrais et à offrir des prix réduits à celles qui sont dans le besoin. La Russie, qui représente rien de moins que 20 % des exportations mondiales de céréales, a augmenté sa production de plus de 23 % cette année pour atteindre 55 millions de tonnes, renforçant ainsi sa capacité à répondre à la demande du marché. Lors de la réunion qui s’est tenue ce mois-ci à Saint-Pétersbourg, Poutine a déclaré aux dirigeants africains qu’il était prêt à annuler 23 milliards de dollars de leur dette et à fournir gratuitement aux pays les plus pauvres des céréales et des engrais. L’offre de la Russie a suscité une vive réaction à Bruxelles, où Joseph Borrell a mis en garde les pays africains et européens contre une trop grande dépendance à l’égard de la Russie pour des « céréales bon marché » sur demande. Bien que Borrell ait affirmé que les céréales russes étaient exclues des sanctions occidentales, il a refusé de commenter le fait qu’une des principales demandes de Moscou est la reconnexion de la Banque agricole russe au système de paiement international SWIFT, que l’UE a interrompu en juin 2022.   

L’affirmation récente de l’Ukraine selon laquelle la Russie avait détruit 40 000 tonnes de céréales ukrainiennes en bombardant des ports a retenu l’attention, mais cela pourrait bien faire partie d’une campagne médiatique visant à marginaliser la Russie et à obtenir un accord d’exportation de céréales disproportionné. La détermination du président Poutine reste inébranlable malgré les pressions exercées par le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a souligné l’importance du rôle de la Russie dans l’accord d’exportation de céréales et la nécessité pour toutes les parties de respecter toutes les composantes de l’accord. 

L’enjeu diplomatique lancé par Erdogan pour influencer Poutine illustre les plus grandes complexités qui sont en jeu. Les retombées de la réticence des États-Unis à respecter les termes de l’accord avec la Russie ajoutent une nouvelle couche d’intrigue à la saga en cours et soulèvent des questions sur les motivations de Washington. La possibilité d’imputer la pénurie alimentaire mondiale à la Russie pour maximiser ses ventes de céréales est une manœuvre stratégique visant à acculer Moscou et à utiliser la position géopolitique de la Turquie. Washington espère que le président turc réussira à coincer son allié russe parce qu’Ankara contrôle les entrées de la mer Noire. Poutine a besoin de son allié turc, qui est aussi membre de l’OTAN, qui demeure un partenaire économique important pour Moscou. 

Toutefois, le président Poutine pourrait proposer une solution comprenant l’entreposage de céréales en provenance de Russie et d’Ukraine en Turquie en tant que point de collecte et de livraison, ce qui répondrait à certaines des préoccupations. La Turquie percevrait le prix au nom des deux pays et redistribuerait l’argent à chaque partie. Un tel plan n’est réalisable que si les États-Unis sont sincères dans leur volonté de permettre à toutes les nations dans le besoin de recevoir leur part de céréales et d’engrais des deux pays exportateurs. Comme l’a dit si bien le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres : « Le problème n’est pas la quantité de nourriture disponible, mais l’accès à cette nourriture ». 

En fin de compte, cette situation met en lumière la complexité des manipulations politiques, commerciales et médiatiques qui influent sur les prix des céréales et les marchés mondiaux. Alors que les nations les plus pauvres gravitent autour de Moscou et que l’Occident prend ses distances, l’efficacité de l’isolement de la Russie en se servant de différends sur les céréales reste à démontrer. Si les circonstances l’exigent, la Chine et la Turquie pourraient se tourner vers les céréales russes, ce qui compliquerait encore plus le réseau géopolitique et perturberait l’objectif de l’Occident d’affaiblir l’économie russe et de monter les Russes contre leur président. Face à ces défis, le Kremlin restera sur ses positions, en refusant de céder à des accords unilatéraux qui ne répondent pas à ses préoccupations.